« Moi, ce qui m’intéresse dans un film, c’est le making-of, c’est ce qu’on ne nous montre pas. Les petites histoires derrière la grande me passionnent car ce sont toutes ces petites parties qui constituent le tout. »

Une métaphore cinématographique que l’on pourrait aisément transposer à la nature, où chaque petit élément, avec les spécificités et l’échelle qui lui sont propres, vient compléter les autres et se déployer dans son environnement pour contribuer à l’ensemble…

En partant à la rencontre de porteurs de projets dans toute l’Europe en 2017, Thomas Tichadou découvre que les initiatives solidaires ont de multiples visages. Au travers d’une série de portraits intitulée We Can Be Heroes, il remet au centre des projets novateurs les hommes et les femmes aux parcours atypiques qui impactent positivement leur écosystème.

« Qu’y a-t-il dans la boîte noire ? » : genèse du projet

« M’inspirer ». Voici le maître-mot du tour d’Europe entrepris par Thomas. Le but initial n’est pas de partir à la découverte de nouvelles idées, mais plutôt d’explorer les dessous des projets innovants. Par la diversité de leurs modèles économiques, des communautés dans lesquelles ils naissent, et des outils et connaissances mobilisés pour les mettre sur pied, chacun d’eux démontre qu’il n’y a pas qu’une façon de faire.

« Chaque projet naît de contingences ; et ces contingences, ce sont le parcours de vie. On a tort de résumer les initiatives au parcours professionnel de ceux qui les portent. Il y a un lien indéniable entre les cheminements professionnel et personnel. »

Pour notre enquêteur, les clés de la réussite sont dans l’équilibre entre ces deux éléments, et non dans le prestige du CV.

« On a souvent une image canon de l’acteur du changement : mâle blanc, 25-35 ans, sur-diplômé et se lançant dans un projet à impact social après reconversion. Je voulais dresser le non-profil type de l’entrepreneur, montrer que ces initiatives sont à la portée de tous et surtout : comment. Les personnes que j’ai interviewées ne sont clairement pas dans le moule, ou ne répondent pas à l’image que l’on attend de l’entrepreneur. Les héros du quotidien peuvent naître de partout. »

« Si je l’ai vécu, il faut que d’autres le reçoivent. »

Au fil des 14 interviews qu’il a menées, Thomas témoigne du même ressenti : une joie, une force d’inspiration, une émotion de la rencontre qui lui donne envie de transmettre cette impulsion. C’est aujourd’hui en animant des formations et des débats qu’il assume ce rôle de passeur. Mais l’histoire ne s’arrête pas là ! Car l’énergie récoltée auprès des entrepreneurs européens finit en toute logique par le pousser à l’action lui-même.

« J’ai voulu reproduire, non les projets en eux-mêmes mais la démarche qui les sous-tend tous. J’ai découvert des personnes épanouies, qui ont trouvé leur place, mieux : qui l’ont créée. C’est ce dont j’avais envie pour moi. »

Certains projets, notamment de tiers-lieux, finissent par lui mettre la puce à l’oreille. Leur capacité à créer plusieurs activités, à mélanger des communautés diverses, leur impact positif sur la société, leur quartier et leur entourage ainsi que leur modèle économique stable lui donnent des ailes et des idées : en 2018 il monte Anahera, une oasis urbaine, avec sa sœur Marine.

« La porte d’entrée »

« Un des enseignements que j’ai tirés de mon voyage, c’est que tout impact social a besoin d’un lieu pour naître. Tu ne peux pas fédérer une communauté sur une plateforme numérique : inviter, organiser des actions concrètes chez toi, c’est très important. »

De cette idée est né le coffee shop : un lieu ancré dans son quartier, qui participe à l’économie de proximité tout en y insufflant du positif. Posséder une adresse permet également d’accueillir : des associations comme le Carillon ou Entourages, qui viennent en aide aux sans-abri, peuvent venir y faire l’intégration de leurs bénévoles. Petit à petit, Thomas évoque sa recherche d’équilibre entre quête de sens personnelle et activité professionnelle. Mais comment gérer cette combinaison ? Quand l’apport intime et sociétal est tributaire de ce que l’on apporte ou reçoit au niveau économique, on peut se demander comment cette ambivalence peut entraîner du positif. Là encore, notre voyageur puise les solutions dans ses rencontres.

« J’ai fait la connaissance d’un incubateur de projets en Pologne, qui réalisait en parallèle des études d’impact social ou de faisabilité pour de grandes entreprises. On peut voir ça comme une compromission, ou comme une façon de mettre le ver dans la pomme pour, un jour, instiguer un changement chez un gros paquebot économique. Dans tous les cas, ces actions à impact plus faible permettent à cette structure de financer des accompagnements de projets à impact fort. C’est une façon d’avoir un pied dans le système et un pied en dehors. Cet équilibre peut paraître un peu schizophrène, mais il permet de ne perdre pied ni avec l’un, ni avec l’autre. »

Cette combinaison, de par sa complétude, se révèle bienfaitrice pour la société. En effet, elle initie des changements de l’intérieur tout en proposant un autre rapport à l’économie et un autre système de valeurs. Le principe a directement été appliqué à Anahera, qui sait jouer de ces différents apports pour créer un cercle vertueux. « En composant ainsi, c’est comme si la grande entreprise apportait sa contribution aux structures plus modestes ! » Revoici le passeur, qui capte la valeur pour la rediriger ailleurs.

« Dans bien des cas, le café représente surtout une porte d’entrée, qui contribue à faire tourner le modèle économique car il propose un service. Il permet d’accéder ensuite à d’autres choses : on peut y travailler, découvrir des créateurs lyonnais, lire dans la bibliothèque, participer à des ateliers… »

Le lieu devient un laboratoire où tout finit par trouver sa place ou son rôle ; jusqu’au marc de café que Marine et Thomas tentent de recycler (une de leurs plus grosses sources de déchets à l’heure actuelle). Un véritable écosystème où chaque apport trouve sa destination et où le surplus de valeur est savamment redistribué. Quant au voyage de Thomas, il semble avoir trouvé sa véritable destination comme pour tant d’autres autour de lui : une activité plurielle et chargée de sens qui, sait-on jamais, en inspirera d’autres après lui ?

Venez découvrir les portraits réalisés par Thomas : https://wecan-beheroes.org/

Ou rendez-vous à l’ANAHERA, 22 avenue Jean Jaurès à Lyon.

Adresse :


à la Maison des Étudiants


25 rue Jaboulay - 69007 LYON


(entrée 90 rue de Marseille)