Turquie -

Turquie, porte de l’Orient

Quittant dans une belle matinée de septembre Istanbul, c’est à travers des forets verdoyantes que nous nous dirigeons vers la mer Noire. Après une rencontre fortuite, Benoit nous invite à planter la tente dans son jardin. Autour d’un feu de bois, ce belge vivant depuis vingt ans en Turquie nous explique les subtilités de l’histoire du pays et leur impact sur la société contemporaine. C’est aussi l’occasion de faire un point détaillé sur notre itinéraire avec ce fin connaisseur des chemins anatoliens. C’est ainsi que nous apprenons que la route que nous avons choisi, longeant pendant plusieurs centaines de kilomètres la mer Noire, ne sera pas aussi plane que prévu. C’est même l’inverse qui nous attend! Très rapidement, ces routes serpentant au travers d’un relief tourmenté mettent nos organismes à l’épreuve et révèlent les quelques faiblesses accumulées par nos montures depuis leur mise en selle.

Les étapes qui nous ont menés d’Istanbul à Sinop furent rythmées de quelques anecdotes de grand chemin. La 62ème journée de notre périple en est un bel exemple. Nous nous éveillons à l’aube ce matin, bien décidés à parcourir aujourd’hui les 130 kilomètres qui nous séparent de Bartin, où une couchsurfeuse* nous attend. Croisant sur notre chemin la ville d’Eregli, nous y trouvons à notre grande surprise un marchand de cycles, où nous pourrons faire regonfler nos pneus, notre pompe nous ayant lâché dès sa première utilisation. Là, toute une petite équipe prend en mains nos vélos. Autour du patron Ibrahim, on gonfle nos pneus, change nos freins, resserre des boulons, dévoile une roue… Un vrai travail d’orfèvre, nos chaînes sont même huilées au pinceau! Nous échangeons avec Ibrahim grâce à « Google Translate », ce qui est assez cocasse. Dans la convivialité de son atelier, c’est autour d’un thé que nous discutons de notre périple. Fier de participer à une telle aventure, il nous offre une nouvelle pompe qui ne manquera pas de nous être utile pour la suite. Après avoir partagé une collation, nous faisons nos adieux à cet homme si généreux. Des la sortie de la ville, sous un soleil à son zénith, c’est une longue cote de dix kilomètres qui nous attend. Les camions peinent à l’escalader, nous aussi. Arrivant essoufflés au sommet, un couple de cueilleurs nous propose quelques châtaignes à l’ombre d’un arbre. Après plusieurs heures d’effort, dans un relief qui s’accentue, nous atteignons la ville côtière de Zonguldak. Une route coupe par la cote. Sur la carte elle semble être un important raccourci. Nous la prenons. Dès les premières rues, nous découvrons la réalité de cette voie. Serpentant entre les maisons, les pentes se font plus abruptes, se succédant à un rythme effréné. Les montées nous épuisent, les vertigineuses descentes ne nous laissent pas plus de répit, nous obligeant à une vigilance accrue. Jusqu’au village de Muslu, où nous arrivons à la tombée de la nuit, ces montagnes russes jouent avec nos jambes. Là, un autre problème se pose: trois centrales à charbon se succèdent dans la vallée. L’air en devient difficilement respirable. Il nous pousse à chercher un meilleur lıeu pour établir notre campement. Au bord de la route, une maison semble animée. Frappant à la porte, nous leur posons la question devenue classique: « Nerede çadır kurma biliniz? » (en français: Savez-vous où l’on peut planter la tente?). Tandis que le fils nous montre les coins d’herbe alentours, la maîtresse de maison dispose sur le pas de la porte des chaises, une table et quelques plats savoureux. Elle nous invite ensuite à entrer dans la maison, qui abrite ce soir une réunion d’une quinzaine de femmes de la famille. La soirée est déjà joyeuse, et ce sont de véritables éclats de rire qui éclatent lorsque nous entrons. Autour d’un thé, les blagues fusent et chacune souhaite sa photo avec ces deux improbables voyageurs. Et la gaieté redouble lorsque, discutant avec la grand-mère, elle nous prend sous son affection. Bientôt arrive le maire du village qui, appelé pour l’occasion, nous invite à le suivre en un lieu de sa connaissance, sur les hauteurs. Dans une nocturne échappée, nous poursuivons, haletants, les phares arrières de son automobile. Son moteur tourne au ralenti. Les nôtres frôlent la surchauffe. A bout de souffle, nous arrivons au sommet, d’où nous découvrirons le lendemain un magnifique panorama, entre mer et collines boisées. Le maire nous arrange deux matelas de fortune dans un bungalow. C’est spartiatement royal! Des amis arrivent. Il nous invite à sa table sur laquelle les victuailles peu à peu s’accumulent. Nos yeux étonnés voient alors apparaître noisettes, pain, poisson, concombres, tomates, oignons, fromages, quelques spécialités locales, sans oublier les verres et le raki, sorte d’anisette turque. Au lieu d’un simple apéritif, c’est un véritable festin que nous nous apprêtons à partager avec nos compagnons. Au son des musiques traditionnelles, nous vivons une soirée mémorable. Comme souvent dans le voyage, les difficultés, la perte de confort, permettent d’expérimenter l’inattendu, de cueillir les coïncidences dans le champ des possibles.

Ces chemins vallonnés sont aussi l’occasion de découvrir de magnifiques paysages, et parfois, au creux d’une colline, d’agréables cites portuaires. C’est par exemple sous le soleil que nous avons découvert le charmant village d’Amasra, aux petites ruelles antiques et aux criques sillonnées par les barques de pêcheurs. Quant à Sinop, ville construite sur les rives d’une presqu’île, c’est sous un violent mais splendide orage que nous y trouvons refuge. Véritable éperon rocheux lance sur la mer Noire, elle vit chaque jour au rythme du bal incessant des chalutiers. Ces pérégrinations sont aussi l’occasion de découvrir une tradition toute turque: le « çay » (prononcé tchaï). Invariablement servi dans de petits verres au col évasé, ce thé noir est sirote partout, à toute heure. Il est de tous les instants, de toutes les situations,et figure bien la sérénité de l’art de vivre turc. Cette boisson sucrée nous est chaleureusement offerte à chacune de nos rencontres, à chacun de nos arrêts. Comment oublier ce matin où, allant chercher de l’eau au robinet de la mosquée, un homme insiste pour nous offrir un çay. C’est l’imam, qui bientôt nous apprête une table dans le jardin du lieu de prière. Nos rudiments de turc, animes de gestes démonstratifs, suffisent désormais à créer un véritable échange. C’est finalement une bonne heure que nous resterons en sa joyeuse compagnie, repartant enchantes de cette rencontre fortuite. Alors que le relief s’apaise, nous arrivons à Samsun, et nous apprêtons à réaliser un sprint jusqu’à Trabzon, pour y récupérer nos visas iraniens. Cependant, la douleur croissante que ressent Alexandre au tendon d’Achille nous oblige à consulter un médecin. Il s’agit d’un oedème, qui nous astreint à une semaine de repos forcé. C’est résignés que nous décidons de la mettre à profit. Nous programmons rapidement deux expéditions. La première, en présence d’Ali Kemal, professeur d’agriculture biologique, nous mènera au delta de Bafra, exceptionnel réservoir de biodiversité qu’il s’évertue à protéger. La seconde a pour objectif Trabzon, où nous obtiendrons nos visas iraniens en une journée seulement. La ville accueille l’unique consulat iranien où il est possible de l’avoir en si peu de temps. Cet aller-retour en autostop nous permettra aussi de visiter une initiative d’eco-tourisme à Kabaktağ, où s’opère une transition vers l’agriculture biologique. Pendant ce temps, nos bicyclettes se reposent chez Tolga. Ce jeune médecin, contacté au préalable sur Couchsurfing*, mais rencontré par le plus grand des hasards sur une plage de Samsun, ville au million d’habitants, nous a généreusement accueilli toute cette semaine. Oedème résorbé, retrouvant nos fidèles montures, nous filons sur les rives de la mer Noire vers Tirebolu. Là, nous faisons nos adieux aux majestueux flots marins, que nous ne reverrons qu’au Bangladesh. Montagnes, nous voilà!

Les premiers jours passés dans la longue vallée qui nous mènera aux confins du pays auront mis l’accueil turc à l’honneur. En effet, durant ces cinq jours d’escalade progressive pas une seule fois la tente n’aura été sortie de son étui. Chaque soir une nouvelle histoire, de nouvelles rencontres auront illumine nos veillées. Ainsi, alors que les lueurs du jour ont déjà laisse place à la froide obscurité nocturne, nous faisons halte dans un village. Après un çay de circonstance, plusieurs personnes tentent de nous trouver un abri, sans succès. Alors que l’appel à la prière retenti, et que nous nous apprêtons à pédaler encore vers un terrain propice, un homme nous fait signe de patienter. Après une demie-heure passée dans un boui-boui à discuter, il nous invite à le suivre. Sur ces pas, nous arrivons dans une petite étable. Le sol y est rocailleux, mais nous y serons à l’abri du froid. Voyant nos hésitations, ce joyeux septuagénaire attrape un ballot de paille, qu’il répand bientôt à terre. Il revient quelques minutes plus tard avec un tapis qu’il déroule sur la paille et se jette, tel un enfant, sur le lit ainsi constitue. Avec un sourire complice, rappelant ses jeunes années, il se grille une petite clope en notre compagnie. Le lendemain matin, c’est par un vent de face que nous grimpons un col à 2400 mètres, dernière difficulté avant d’arriver à Erzurum, ville la plus froide du pays. Cette ascension, qui en quelques jours nous aura menés du niveau de la mer à de telles altitudes, aura finalement été moins difficile que nous ne le pensions. Après les cotes abruptes de la mer Noire, nous nous attendions à pire! Poursuivant notre route sur de hauts plateaux, nous arrivons en territoire kurde. La tension y est palpable, comme en témoignent les blindes qui peu à peu remplacent les voitures de police. C’est justement l’un d’entre eux qui nous rejoint alors que nous entrons dans un village kurde. Les militaires souhaitent nous protéger, mais nous compliquent les choses sans le savoir. La démesure martiale de leur engin, qui rappelle le conflit larvé qui se joue, nous est une bien piètre introduction dans ce village de montagne. Nous y dormirons donc sous la tente, et ce n’est que le lendemain matin que nous découvrirons la gentillesse de l’accueil kurde, lors d’un petit-déjeuner partagé dans la chaleur d’une maison familiale. Après avoir traversé un splendide plateau balayé par les vents, c’est désormais en face du majestueux mont Ararat, à la frontière de l’Iran, que nous vous écrivons ces quelques lignes.

*: Membre de Couchsurfing.
* : CouchSurfing est un organisme de voyageurs qui permet la mise en contact entre voyageurs, afin de permettre un hébergement de personne a personne. Gratuit et libre, ce site internet nous a permis de rencontrer nombre de personnes intéressantes depuis le départ.

Point Développement Durable

La Turquie est un pays en plein développement et fait donc face à une demande énergétique croissante. Pour y répondre, les pouvoirs publics tentent d’élargir leur bouquet énergétique en multipliant les projets. Ceux-ci sont de plus en plus contestes par la population, qui commence à prendre conscience de leur impact sur son patrimoine naturel.

Le recours à l’atome a été largement remis en question après Fukushima, la Turquie étant un pays hautement sismique. Cependant deux projets furent maintenus. Passant à proximité de l’un d’entre eux, nous avons pu remarquer la forte mobilisation des habitants. Mais ce débat se joue à l’échelle nationale, puisque deux tiers des turcs se déclarent opposes à l’énergie nucléaire.
Le territoire turc, particulièrement montagneux, est traversé par de nombreux cours d’eau. Y voyant un potentiel hydroélectrique important, le gouvernement a lancé un vaste programme de construction de barrages et de retenues d’eau. A première vue, ce plan semble être une très bonne chose, cette énergie étant renouvelable. Mais avec plus de 1500 centrales hydroélectriques déjà opérationnelles et en cours de construction dans tout le pays, la question de l’impact de celles-ci sur leur environnement se pose. Car de tels projets ne vont pas sans engendrer une modification des paysages, un bouleversement des écosystèmes, une perte de biodiversité et un déplacement des habitats traditionnels, bien souvent vers les villes. Or, ceux-ci se généralisent, touchant aujourd’hui la quasi-intégralité des vallées de l’est de la Turquie. Les conséquences sont elles aussi d’ampleur. Nous avons ainsi pu observer de nombreux villages abandonnes, submerges par les eaux, tandis que les habitats collectifs s’alignent toujours plus nombreux sur la cote de la mer Noire, où le chômage est déjà significatif. Lors de nos discussions, nous avons pu remarquer que ce sujet était particulièrement important pour les turcs, très attachés à leur patrimoine naturel.
Longeant les bords de la mer Noire, où les centrales à charbon sont concentrées, l’utilisation de cette dernière énergie nous a particulièrement questionne. Ainsi, dans la vallée encaissée de Muslu, où deux centrales à charbon se succèdent, la pollution de l’air, que nous avons nous-même ressenti, engendre de nombreux problèmes pulmonaires dans la population. Les autorités, arguant cyniquement qu’il s’agit d’un simple problème d’humidité de l’air, autorisent actuellement la construction d’une troisième centrale, au mépris de la santé publique. En effet, la pollution y est telle que même les produits de la terre n’y sont plus consommables. De plus, le système d’approvisionnement est désormais géré en dépit du bon sens. A l’origine, l’installation des centrales dans cette vallée minière était stratégique, le charbon étant puise à quelques kilomètres. Aujourd’hui, pour des raisons de coûts, il est importe d’Ukraine, d’Afrique du Sud et de Colombie, arrivant chaque jour par tankers entiers dans le port voisin. L’aberration, tant économique qu’écologique, est totale. Et ceci est loin d’être un exemple isolé, puisque de nombreux projets similaires « fleurissent » actuellement sur les bords de la mer Noire. Pareil exemple ne manque pas de nous faire réfléchir à la nécessité d’une fiscalité écologique (basée sur les émissions de CO2) qui, régulant les échanges mondiaux, corrigerait de telles insuffisances du marché.
L’utilisation de l’énergie solaire est assez naturelle pour les turcs. Elle est d’ailleurs très présente dans leur vie quotidienne au travers du chauffage de l’eau sanitaire. Jamais sur notre route n’avions-nous vu autant de chauffe-eaux solaires sur les toits. Pas même en Allemagne! Pourtant, dans ce pays fortement ensoleille, cette ressource est très peu utilisée pour produire de l’électricité. L’absence quasi-totale de photovoltaïque a de quoi étonner dans ce pays aux conditions si propices.

Dans ce pays aux besoins électriques croissants, où les énergies actuelles font tant polémique, une réflexion plus globale, basée sur le long terme, semble nécessaire. Une transition progressive vers le photovoltaïque pourrait être envisagée, associée à d’importants efforts d’efficacité énergétique. En effet, c’est plus de 30% de l’énergie produite qui est perdue dans le transport, tant à cause de la vétusté des réseaux que de l’importante distance entre la production (à l’Est) et la consommation (à l’Ouest). Déjà, d’importants efforts sont menés pour la performance énergétique des bâtiments, la Turquie souhaitant se rapprocher des standards européens. Et ces efforts sont loin d’être anodins, car dans la plupart des pays la consommation des bâtiments représente plus d’un tiers de l’énergie fournie.

Très attachés à leurs terres, les turcs prennent de plus en plus conscience de l’importance d’une agriculture raisonnée. C’est même la pierre angulaire de leur vision de l’écologie. Ce mouvement de fond a débuté il y a une vingtaine d’années, lorsqu’un étudiant a commencé à promouvoir ce type d’agriculture, créant l’association « Buğday ». Par ses prises de position publiques, Victor Ananias a amené beaucoup de personnes à réfléchir à ces questions. Depuis, l’association a pris de l’ampleur et est désormais reconnue et écoutée par l’opinion publique et le gouvernement. Elle organise aussi des marches bio, mettant en contact direct les urbains et les petits producteurs. C’est aujourd’hui un nombre croissant de fermes qui opèrent une transition vers le bio, abandonnant pesticides, insecticides et autres engrais chimiques au bénéfice de procédés naturels. Cette production biologique, d’abord tirée par la demande européenne, s’ouvre maintenant au marché intérieur, avec une population qui s’urbanise mais reste attachée à la qualité de son alimentation. Entre Bafra et Fatsa, nous avons ainsi pu découvrir plusieurs villages où l’agriculture biologique se développe. Souvent Partis d’une initiative individuelle, ils regroupent maintenant plusieurs dizaines de fermiers chacun. Ces villages permettent l’émergence d’un éco-tourisme qui valorise tant les produits que les traditions locales.

En dernier lieu, notons que,depuis quelques années, de nouveaux parcs naturels émergent. Face à un développement soutenu et souvent expansif, ils forment de véritables refuges pour la biodiversité dans des zones sensibles. Nous avons ainsi pu visiter la zone préservée du Delta de Bafra, où d’importants efforts sont entrepris pour préserver la faune et la flore.