Plongée au cœur de la mosaïque indienne -

Plongée au cœur de la mosaïque indienne

Nous survolons les cimes himalayennes. Dans l’obscurité d´une nuit sans lune, nous les devinons plus que nous les discernons. Inhabitées, elles semblent dormir à nos pieds. Puis, peu à peu, apparaissent de frêles tâches lumineuses, vite transformées en véritables îlots de lumière. Toujours plus étendus, toujours plus rapprochés. Au sol, tout relief a disparu. Sur les plaines indiennes s´étendent à présent villes et villages. Des hublots nous percevons leurs éclairages jaunes et scintillants, multitude d´étoiles formant de petites constellations qui, défilant sous nos pieds, se rapprochent toujours plus, avant de s´entremêler, de se confondre. Soudain, une secousse. Nous atterrissons à Delhi, point de départ de notre périple nord-indien. C´est la première fois que nous empruntons la voie des airs depuis notre départ de Paris et le choc, le changement brusque n´en est que plus frappant. D´emblée nous sentons que nous entrons dans un nouvel univers. Sortis de l´aéroport, nous enfourchons nos bicyclettes et pénétrons dans la ville. Tous nos sens sont sollicités, bousculés. Une chaleur humide nous envahit, une profusion de couleurs défile devant nos yeux, mille bruits nous entourent. L´activité, les mouvements de cette ville troubleraient presque tant ils contrastent avec la silencieuse et calme Bishkek que nous venons de quitter, blanche sous son manteau de neige, comme figée par le froid glacial et sec. Ici nous respirons difficilement. L´air, saturé d´humidité et de pollution, encrasse nos poumons. Au bord des rues que nous empruntons, nous voyons bientôt d´où vient cette odeur âcre, qui pèse si fort sur notre respiration: faute de bois les plus pauvres brûlent toutes sortes de plastiques pour se réchauffer. Au fil des jours nous parcourons cette capitale gigantesque en rickshaw, à pied ou à vélo. Les rues et les routes débordent de véhicules, la circulation est désordonnée. D´abord déconcertés, chamboulés, nous nous laissons bientôt aller au rythme de cette ville fourmillante. Amrit, notre hôte de Couchsurfing*, nous permet de rencontrer de nombreuses personnes engagées dans la préservation de l´environnement. Grâce à lui et par d´autres rencontres, nous courrons la ville au rythme des interviews. Les rues emplies d´air pollué nous feraient presque oublier les hauts arbres au dessus de nos têtes, qui forment une véritable canopée urbaine. La verdure surplombe la ville. de grands parcs la parsèment aussi, tels des sanctuaires dans cette immensité de pollution. Lorsqu´un soir la pluie lave et purifie l´air, ces survivances de la Nature offrent une odeur végétale. Dans les nombreuses échoppes de rue nous découvrons de nouvelles odeurs, de nouvelles saveurs. Elles nous éveillent aux délices des épices et de la nourriture végétarienne, nous introduisent à cet autre univers culinaire.

Si notre arrivée dans la capitale indienne fut un véritable chamboulement des sens, l´expérience la plus marquante est certainement notre plongée dans le vieux Delhi. La foule y est dense, compacte. Tout s´entrechoque, l´activité est débordante, grouillante. De simples piétons croisent les porteurs chargés de toutes sortes de marchandises. Les touks-touks sont au touche à touche. Le simple fait qu´ils arrivent à se  déplacer dans cette marée humaine relève de l´exploit. Ces cyclistes transportent parfois une famille entière à la seule force de leurs jambes. C´est avec un respect certain que nous les observons.

Concentrés pour mesurer leurs efforts, le corps tendu sur le pédalier, ils grappillent par de brusques mouvements quelque espace à travers la foule. Lorsque la trajectoire de l´un coupe celle d´un autre, qu´il l´arrête net dans son élan, rompant ainsi avec un code du respect de l´effort, les invectives fusent. Sortant enfin de cette mêlée, nous débouchons sur un espace plus aéré, au milieu duquel trône une grande mosquée. Les rues n´en sont pas mois bondées, mais on aperçoit seulement un bout de ciel. Autour de ce monument historique, grandiose et prisé des touristes s´étale une misère des plus criantes. Cette proximité nous étonne. Dans tous les pays jusque là traversés, la frontière a toujours été claire entre ces riches aires touristiques que nous fréquentons si peu et les quartiers plus pauvres. La fracture est d´autant plus visible que la misère est ici crue, sans détours. Rien ne l´habille. Des mendiants exposent leurs handicaps, se traînant sur le sol. De très jeunes enfants s´échinent au travail, tandis que d´autres jouent dans une mare d´eau noire d´ordures. Sur des chemins devenus terre, les pieds sont nus. Les hommes, agglutinés dans ce peu d´espace que l´entourage d´un édifice a laissé libre, tentent de survivre, dans l´indifférence générale.

Premières routes indiennes

Le départ de Delhi se révèle long, compliqué. Après plusieurs heures sur des routes en mauvais état, embouteillées, nous sommes encore dans la périphérie. Nous ne voyons pas la fin de cette immense mégalopole. Le soir de cette première journée de route indienne, c´est un peu par hasard que nous nous arrêtons à Vrindavan. Pensant simplement y trouver une ferme biologique, nous arrivons en fait dans un des lieux les plus sacrés de l´hindouisme. La ville, où serait la divinité hindoue Krishna, est parsemée de temples qui lui sont dédiés. Nous nous enfonçons dans les étroites ruelles qui forment un véritable labyrinthe. L´atmosphère est particulière, comme si dans cette ville sacrée rien n´avait été modifié depuis des siècles. Entre les murs décrépis de temples, de demeures richement sculptées, des myriades de singes crapahutent, sautant d´une balustrade à une autre, grimpant aux branches de vieux arbres avant de disparaître sur les toits. Les vaches, elles, se promènent sereinement, sûres du respect sacré qu´elles inspirent. Chiens et cochons complètent ce curieux décor urbain, où l´homme et l´animal semblent vivre en une parfaite harmonie. C´est d´ailleurs là que, discutant avec quelques jeunes hindous, nous découvrons toute l´ampleur d´un événement qui marquera profondément notre traversée du pays. Hasard de lieu, hasard de temps, la Khumb Mela, plus grand rassemblement religieux du monde n´ayant lieu que tous les 12 ans, débutera dans les prochains jours à Allahabad, exactement sur notre route! Quelle fabuleuse coïncidence! C´est avec une curiosité mêlée d´impatience que nous reprenons la route…

Un matin, en quête d´eau potable, nous frappons à la porte d´un séminaire franciscain. Le père nous accueille chaleureusement, et nous invite à partager un petit-déjeuner dans la fraîcheur du réfectoire. Il s´intéresse à notre périple, et particulièrement à sa dimension écologique. C´est tout naturellement qu´il nous propose d´animer une classe sur le sujet. Quelques minutes plus tard, nous nous retrouvons face aux jeunes séminaristes, à la place du professeur! Quand ils se rendent compte que nous ne sommes pas plus vieux qu´eux, leur timidité s´estompe. Les langues se délient, les questions se multiplient sur des thèmes aussi variés que les difficultés du voyage, les initiatives écologiques que nous avons pu voir, l´importance de préserver la Création ou encore la pollution avec laquelle, chaque jour, ils vivent. Quel plaisir d´échanger avec ces jeunes venus de toute l´Inde pour ici étudier !

Quelques jours avant notre arrivée à Allahabad, nous rattrapons Rich et Cham. Handicapés des membres inférieurs, ces eux hommes sont en pèlerinage vers la Kumbh Mela. Venus de leur ville d´origine, à 600 kilomètres de là, ils cheminent sur de rudimentaires tricycles jaunes. Nous les rejoignons en bord de route. Ils nous expliquent leur voyage et, surtout, leur quête: se purifier dans les eaux du Gange. Sans autre bagage qu´un maigre balluchon, ils progressent lentement, à la force de leur bras. Entre cyclistes, une complicité naturelle s´installe et nous discutons longuement avant que la nuit tombante ne nous rappelle à la route. Le lendemain matin, alors que nous quittons le temple hindou où nous avons passé la nuit, nous voyons au loin se profiler deux étranges véhicules jaunes. Ce sont Rich et Cham, partis tôt ce matin. Nous les retrouvons avec plaisir, à coups de grandes accolades, et partageons ensemble quelques sandwichs, en guise de petit déjeuner. Durant les derniers kilomètres qui nous séparent d´Allahabad, nous ne pouvons nous empêcher de penser au courageux pèlerinage et à la foi de nos deux compagnons, privés depuis l´enfance de l´usage de leurs jambes par la polio.

Kumbh Mela

Selon la légende, il y a plusieurs milliers d´années, les dieux se seraient disputé un élixir d´immortalité. Dans la bataille, quelques gouttes seraient tombées sur la Terre, à Allahabad, lieu déjà béni par la confluence de trois rivières sacrées (le Gange, la Yamuna et la mythique Saraswati). Depuis, chaque Kumbh Mela attire un nombre croissant de fidèles: 85 millions en 2001 et près de 105 millions cette année. Lorsque nous arrivons dans la ville, il règne partout une activité frénétique. Les pèlerins affluent. Difficile de se frayer un chemin dans ces rues congestionnées. Nous nous faufilons. Peu à peu la ville disparaît, laisse place à des campements encore solides, organisés. Enfin, quelques coups de pédale nous propulsent en haut de la digue. De là, un panorama incroyable s´offre à nous. Sur le sable, des routes provisoires ont été posées, des tentes, des temples, des chapiteaux de toile et de bambou érigés, des ponts flottants sur le Gange alignés. Sur les larges rives du fleuve, à perte de vue, s´étend un fourmillement fantastique. Par un dernier élan, nous plongeons dans la Kumbh Mela. Nos yeux s´écarquillent, subjugués par cette mosaïque d´ethnies et de cultures. Venus de tous les États de l´Inde, les pèlerins nous offrent un exemple vivant de la diversité de langages, de coutumes vestimentaires, de visages de ce pays-continent. Ce sont avant tout les tenues arborées par les hommes se consacrant à la religion qui attirent notre attention. Parfois simples, parfois extravagantes, elles prennent des teintes allant du blanc mat au safran éclatant. Ainsi il est aisé de reconnaître un sadhou. Considérés comme de saints hommes par la plupart des hindous, ceux-ci sont des sages qui ont fait voeu de renoncement à société, ses plaisirs et son confort, pour se rapprocher du divin. Leur but est d´atteindre la Moksha, se libérer de l´illusion du monde, fusionner avec la conscience cosmique et ainsi sortir du cycle des réincarnations. Souvent reconnaissables à leur dreadlocks (ils ne se coupent pas les cheveux), certains se promènent avec leurs baluchons tandis que d´autres, plus originaux, arborent divers objets comme de grands tridents. Quelques uns ont aussi fait vœu de nudité, afin de réellement ne plus rien posséder. Entièrement nus, leur peau est recouverte d´une grise cendre qui les protège du froid. Certains sadhous nous invitent à partager un thé ou un sandwich sous leurs tentes. Autour d´un feu de bois nous partageons, discutons ensemble. Ils sont aussi souvent intrigués par nos vélos et notre long périple que nous ne le sommes de leurs coutumes, de leur façon de vivre.

 

Après ces échanges, nous remontons en selle pour nous laisser à nouveau guider par le hasard sur les chemins de la Kumbh Mela. Traversant les ponts flottants, nous découvrons d´autres secteurs de cet immense festival. Sur une rive, alors que nous dégustons quelques samosas, nous voyons passer, lentement, un imposant pachyderme et son karnak. Il croise sur la piste sommaire 4×4 et piétons sans que personne ne s´en émeuve. Parfois, sur notre droite, sur notre gauche, nous apercevons des temples remplis de fidèles qui, avec ferveur, écoutent les paroles de leur maître spirituel. Il est en effet commun, pour les hindouistes, d´avoir une sorte de guide.

En fin de journée, un grand rassemblement de sadhous nous intrigue. Ils sont plus de 200, assis en tailleur sur le sable, en bord de Gange. Ils attendent là la distribution d´un grand dîner. Du temple adjacent sortent des hommes chargés d´imposantes marmites et de corbeilles pleines de chapatis. Se déplaçant avec respect dans ces allées de turbans safrans, ils distribuent la nourriture sur des feuilles de bananiers. Ici la fourchette n´a plus cours, c´est dans la plus grande simplicité que chacun forme avec ses doigts des boulettes de riz et de sauce, avant de les avaler. Nous approchant, nous apprenons qu´il s´agit d´une communauté qui s´attache à subvenir aux besoins des sadhous. Nous sympathisons rapidement avec certains mémère, et en particulier avec une famille très impliquée. Ils nous permettent de mieux comprendre la complexité de leurs croyances. Une forte complicité s´établit avec leur fils, Lokesh, avec qui nous passerons le reste de la soirée. Atteint d´une maladie rare l´ayant privé de l´ouie et de la parole, il a vite appris à s´exprimer par d´autres moyens. Soutenu par ses parents, il développe aujourd´hui avec talent sa sensibilité au travers de la sculpture (ses oeuvres sont ici en lien).  Jouissant d´une grande liberté, ils nous permet d´entrer dans le temple, dont l´acces est normalement réservé aux fidèles, et d´observer différentes cérémonies. Dans une pièce, des hommes tournent en une lente procession autour d´une statuette, en chantant, célébrant ainsi une des nombreuses divinités. Puis, sous le grand chapiteau, assis sur la paille, nous assistons à une pièce de théâtre représentant des scènes de la mythologie védique. Alors que la soirée se prolonge, nous commençons à nous demander où nous allons passer la nuit. Avec tout notre équipage, et dans un lieu si fréquenté, il nous serait peu sûr de planter la tente sur le rivage. La situation est délicate, c´est déjà un privilège pour nous d´avoir pu entrer dans l´enceinte de la communauté. Nous en parlons tout de même aux parents de Lokesh, qui s´en remettent à leur maître spirituel. Présenter une telle requête à un homme aussi respecté par ses fidèles aurait presque quelque chose d´intimidant. Suite à une entrevue, il accepte. Suivant l´usage, c´est par maintes révérences que nous le remercions.

Le lendemain matin, bien avant le lever du soleil, les tambours et les chants nous réveillent. Une brume épaisse, dense, opaque a envahi les bords du fleuve. A quelques mètres seulement, on aperçoit des silhouettes se mouvoir furtivement, puis disparaître en direction du Gange. Dans cette atmosphère surréaliste, nous les suivons. Sur les rives, dans le froid, hommes et femmes se dévêtissent partiellement avant d´entrer dans les eaux sacrées. Par des immersions réitérées, ils se lavent, se purifient, puis nettoient leurs vêtements. Certains laissent même quelques fleurs en guise d´offrande. De ci, de là, de minuscules temples sont érigés. Autour d´une image, d´une statuette, la fumée de quelques bâtons d´encens s´éleve dans le recueillement le plus complet. Pendant plusieurs heures, nous contemplons ces scènes, sans cesse renouvelées, toujours différentes. Lentement, la brume se lève, dévoilant à chaque instant les détails lointains d´un spectacle plus grandiose. Quand elle se dissipe, c´est à perte de vue que nous voyons des pèlerins s´ammasser sur les rives du Gange pour le bain sacré. Et c´est alors que nous nous apprêtons à quitter la Kumbh Mela, après avoir partage et sandwichs avec quelques sages sadhous, que nous voyons arriver Rich et Cham sur leurs tricycles jaunes. Quelle fabuleuse coïncidence de les recroiser là, au milieu d´un événement regroupant plusieurs dizaines de millions de personnes! Les embrassades sont grandes, mais la discussion rapide. Nos compagnons, tout juste arrivés au bout de leur pèlerinage, n´ont qu´une hâte: plonger dans les eaux du Gange.

A peine 100 kilomètres plus loin, nous arrivons à Varanasi (ou Bénarès), ville elle aussi pleine de spiritualité. Y mourir permettrait de se délivrer du cycle des réincarnations. Posée au bord du Gange, la ville est comme un temple à ciel ouvert. Une multitude de ghats, grands ensembles de marches, permet d´accéder au fleuve. Leurs fonctions, diverses, organisent la vie spirituelle du lieu. Sur certains, les jeunes mariés viennent bénir leur union, sur d´autres les croyants se purifient. D´autres encore accueillent des travailleurs inlassables. A la force de leurs bras, ils lavent les vêtements, les draps et les tentures des pèlerins et des moines. Enfin, le ghat Manikarnika, celui des crémations. Là sont incinérés les plus fortunés, ceux dont la famille a pu offrir un passage facilité vers une autre vie. Au milieu d´une demie arène sont dressés de grands bûchers sur lesquels les corps des défunts sont déposés. Chacun est grave, recueilli. La fumée sombre s´élève vers le ciel, tandis que peu à peu les cendres s´éparpillent dans le Gange. Naturellement sur les ghats voisins la vie continue, gaie, colorée. Et c´est bien là toute la magie de Varanasi, de réunir sur une même rive tant de moments du cycle de la vie.

Extrêmes contrastes

 

Après ces étapes qui nous ont plongé au cœur du monde hindouiste, nous reprenons la route avec plaisir. Car c´est au bord de celle-ci que nous nous confrontons aux scènes quotidiennes, à cette Inde qui étonne, qui déconcerte, cette Inde rurale qui représente 70% de la population. La bicyclette est pour cela un moyen privilégié. Son rythme, sa tranquillité, son silence nous permettent de percevoir les bruits, les odeurs, les détails de la vie qui se déroule devant nous. Dans l´Uttar Pradesh, état le plus densément peuplé du pays avec ses 200 millions d´habitants, l´expérience est particulièrement marquante. Au bord du chemin se succèdent les petites maisons en terre, parfois dotées d´une parcelle rizicole ou d´un lopin cultivé. La pression démographique est telle que le moindre espace est exploité. Faute de place, les animaux paissent bien souvent en bord de route. Leurs excréments sont récupérés, remodelés à la main par les femmes les plus pauvres. Ces petites galettes de bouse qui sèchent en bord de route seront ensuite vendues et utilisées comme combustibles, faute de bois. Car ce dernier est ici une ressource rare, la moindre branche morte est âprement disputée. Le soir, nous voyons de nombreuses femmes rentrer avec, sur le dos ou sur la tête, un maigre fagot, résultat de plusieurs heures de collecte.

C´est d´ailleurs en ces heures où le soleil décline que s´établit chaque jour un petit rituel. Des jeunes de tous âges, en uniforme, rentrent de l´école. Ils nous saluent, amusés. Certains, à vélo, piqués par la curiosité, accélèrent, viennent se placer derrière nous, nous observent. Les plus hardis se calent sur le rythme de notre course afin d´échanger quelques mots en anglais. D´autres se prennent au jeu et nous suivent pendant plusieurs kilomètres, avant de rejoindre leurs villages. Parfois des anciens, dont certains doivent bien avoir 70 ans, font eux aussi un bout de route avec nous! Le trafic est multiple. Sur les voies se côtoient autos, camions Tata croulants et bus surchargés tandis que cycles, piétons et animaux se partagent les extrémités. Arrivés dans les villages tout s´embouteille. Les véhicules s´entrechoquent. Au milieu du carrefour central chacun essaie de se frayer un chemin. Il arrive que nos sacoches latérales fassent tampons. Les invectives fusent, dans un concert de klaxons. Et c´est alors que la hiérarchie des castes, encore très présente, devient plus  perceptible. L´importance, la préséance échoient aux castes supérieures. Dans le rapport de force qui s´établit, l´origine devient primordiale. Ainsi, devant un brahmane, un intouchable devra plier, courber l´échine. Si sa dignité d´homme le pousse à résister, l´autre – même plus jeune – n´hésiterait pas à le châtier. Sur la route, un cycliste est d´emblée considéré comme pauvre, présupposé d´une caste inférieure. Dans cette société régie par la loi du plus fort, du plus puissant, un automobiliste n´hésitera pas à lui couper la route, à le pousser vers le fossé. Étant hors du système de castes et en selle sur d´étranges montures, nous troublons cette confrontation systématique, et c´est bien souvent déconcertés que les conducteurs se résignent à nous laisser le passage. Il faut dire que l´incongruïté de nos bicyclettes étonne, attirant les curieux de tous horizons, qui rapidement se massent autour de nous. Ils nous observent fixement, longuement, souvent sans un mot. Ainsi un matin, lors d´une pause, nous nous retrouvons en quelques minutes entourés d´une quarantaine d´hommes qui scrutent et commentent en Hindi chacun de nos mouvements.

Nos pérégrinations se transforment aussi, à chaque repas, en un parcours de saveurs. Lorsque, après plusieurs dizaines de kilomètres, nous faisons halte, l´estomac vide, dans un petit restaurant ou devant le stand d´un cuisinier ambulant, nos papilles se préparent à de nouvelles sensations. Entre ces plats, ces mets, qui paraissent si appétissants, le choix est difficile. Plus que les explications, pour nous peu compréhensibles, du vendeur, une odeur, une alliance de couleurs retient notre attention. Difficile par exemple de résister à ces petites pyramides dorées, fourrées d´une délicieuse farce aux pommes de terre, que sont les samosas. Toutes justes fries, légèrement trempées dans une sauce suave ou relevée, c´est sans faim que nous pourrions les déguster. De petites boulettes d´herbes épicées, croustillantes et dorées, aux recettes toujours renouvelées, piquent aussi notre curiosité. Succulentes! Le Dal est lui aussi un des piliers de la nourriture nord-indienne. Sauce végétale aux condiments variés, il sublime le riz et les chapatis, galettes de pain non levé, qui l´accompagnent. Nous l´adoptons rapidement, alternant entre celui-ci et d´autres sauces aux arômes toujours différents, reflets de l´art culinaire local. Dans les villages, des sucreries sont aussi sur les étals proposées. Rondes, cylindriques, carrées, jaunes, blanches ou orangées, lentement elles fondent sous la dent, laissant s´échapper une symphonie de saveurs douces et sucrées. Un subtil équilibre se répand sur le palais avant de s´éteindre avec langueur. Chacun, dans l´échoppe, approuve d´un léger hochement de tête, cherchant à garder en souvenir cette hâtive ballade gustative…

Parmi cette incroyable diversité de mets, une seule constante: aucun d´eux ne contient une once de viande. Les animaux, espèces sœurs, corps dans lesquels les âmes peuvent se réincarner, sont traités avec grand respect par les hindouistes. Les tuer ou les manger, tel un crime, pèserait sur leur conscience, sur leur harmonie avec le cosmos, sur leur karma. C´est donc par choix personnel que nombre d´indiens n´ingurgitent aucune viande, pas plus qu´ils ne l´acceptent sous leurs toits. D´ailleurs, l´absence de celle-ci dans la nourriture ne se fait aucunement ressentir. Nous-même habitués à consommer, c´est à peine si nous notons la différence, et pas une seule fois durant notre traversée du pays nos habitudes carnivores ne nous rattrapent. A l´inverse, nous découvrons avec délices une nourriture végétarienne riche, épicée, parfumée, fusion épatante d´arômes inconnus… Pourtant, malgré tout l´enchantement qu´éveille en nous cette cuisine, il arrive que les conditions d´hygiène entourant sa préparation affectent notre appétit. Sont-ce ces huiles de cuisson sur utilisées, ces petits rongeurs que nous voyons une fois jouer dans les marmites et les plats prêts à servir, ou des ustensiles, des mains très peu lavées qui, de temps à autre, affectent notre santé?

Après chaque repas, une drôle de coutume nous interpelle. Son principe est bon: afin de ne pas rendre ses mains impures, le cuisinier n´accepte jamais de reprendre un plat vide, dans lequel de la nourriture a été consommée. Si l´assiette, le bol est fait de feuilles de bananiers, comme il le fut depuis toujours, nous ne faisons que rendre à la Nature une part d´elle même. Mais que faire quand il s´agit d´une barquette, d´un verre, d´un sachet en plastique? Quand, faute de poubelle, nous voulons lui rendre l´objet, il s´offusque, prend un regard noir, sévère, indigné, et nous indique, d´un revers de main, le sol.Qu´importe! Ces ordures sont avec la même nonchalance jetées au sol, devant l´échoppe. Puis, trop nombreuses, trop visibles, elles seront balayées un peu plus loin. Jamais ramassées, elles s´amoncellent, dans un coin, au bord d´un trottoir. Certaines sont collectées par les plus pauvres. Les déchets restants traînent par tas à même le sol, un peu à l´écart, sur un coin vacant de terre ou de verdure, ou, mieux, dans les cours d´eau. C´est souvent la réserve d´eau du village, pourtant stratégique en cas de sécheresse, qui sert de décharge. Sur ses rives, les déchets de toutes sortes s´accumulent. L´eau est noire, odorante, putride, immonde. De la matière plastique flotte à sa surface, dans une sorte d´écume peu ragoûtante. Dans ces décharges sauvages paissent les animaux. Vaches, porcs, chiens fouillent, renâclent, s´allongent, ruminent dans ces détritus, à la recherche de végétaux oubliés, de fin de plats de laissées. Habituées, les vaches mâchonnent les sacs plastiques afin d´en extirper le contenu, absorbant de cette matière toxique tout le jour durant. C´est d´ailleurs autour de ces mares immondes que la misère se fait la plus criante. Des familles entières vivent dans ces remugles, sans même s´en rendre compte tant cela leur est devenu naturel. Bien que nous voyons cette scène plusieurs fois par jour, chaque fois elle nous choque, surtout lorsque nous apercevons des silhouettes d´enfants sillonner ces rebuts, à la recherche de quelque objet récupérable, réutilisable. Il arrive aussi que ces lieux servent de toilettes à ciel ouvert, tout comme les bords de route, faute d´infrastructures adéquates.

Entrant dans l´état du Jharkhand, les paysages changent. La route jusque là plane, rectiligne, serpente désormais sur les collines boisées. Une végétation plus dense apparaît. On a l´impression que libérée de la pression de l´homme elle peut enfin prendre son essor. Des plantes tropicales peu à peu nous entourent, mais ce sont les drapeaux rouges qui poussent dans les villages qui rapidement attirent notre attention. Nous entrons en territoire naxali, ou « maoïste ». Plusieurs fois à Delhi on nous avait mis en garde contre les risques encourus dans cette zone, que l´état fédéral ne contrôle plus. Une large ceinture géographique, à l´est du pays, est en effet tenue par un groupe indépendantiste, d´inspiration communiste. En lutte armée contre le gouvernement, il leur arrive de pratiquer des enlèvements, dont les rançons servent à soutenir l´effort de guerre. Sur la base d´informations contradictoires, nous avions alors décidé de tout de même traverser la région, en prenant toutefois garde à ne pas rouler de nuit ni quitter les routes principales. A peine entrés dans la zone nous notons la différence. Outre les drapeaux rouges ornés d´un tigre doré, ou plus simplement d´un marteau et d´une faucille, qui flottent devant chaque maison, c´est l´absence de l´Etat qui est flagrante. Sur la route les postes de contrôle ne sont plus tenus par la police mais par des miliciens aux uniformes dépareillés. Sans plus se déranger, ils nous adressent quelques saluts amicaux. Dans un village, le son des mégaphones nous attire vers la place principale. Là, au milieu d´imposants étendards rouges se tient un grand rassemblement. A cela rien d´étonnant, le territoire, trop longtemps oublié par les pouvoirs publics, est aujourd´hui administré par les naxalis. Concernant les dangers annoncés, nous ne les avons jamais ressentis. N´auraient-ils pas été exagérés?

Village indien

Après ce retour à la végétation, notre arrivée dans le Bengale Occidental prend d´emblée des teintes grises, sombres. Sur une plaine brûlée par le soleil se dressent de grandes cheminées qui, sans relâche, rejettent une fumée opaque. Ces fourneaux, dédiés à la cuisson des briques, nous entourent. Aussi loin que s´étend l´horizon se distinguent leurs formes effilées. Peu à peu ce sont les mines de charbon qui prennent le relais. Nous voyons des hommes au visage et aux vêtements noircis par le minerai sortir de maigres bosquets, portant de grands sacs blancs emplis de petits blocs obscurs. Plus loin, une ville industrielle émerge, se prolonge sur plusieurs kilomètres. Les murs de gigantesques usines défilent sur notre droite, tandis qu´à gauche de petites maisons de brique s´alignent… L´air est difficilement respirable. Contaminé, il pèse sur nos poumons. Le ciel a lui perdu ses nuances azures. Fade, triste, il semble faire le deuil se sa beauté qui lui fut volée.

A l´approche de Calcutta, les cours d´eau rejoignent l´océan en un grand delta. Sur ces terres fertiles, abondamment irriguées, s´étendent de grandes rizières. Le jeu de couleurs est impressionnant. Au milieu du vert ondoiement des jeunes pousses de riz, les femmes aux saris éclatants, oranges, jaunes ou magentas travaillent inlassablement cet or blanc. De temps à autre, des surfaces non cultivées, emplies d´eau, se détachent du décor, reflétant tels des miroirs le bleu céleste. De petits villages tranquilles parsèment ces étendues. Dans l´un d´eux, à la nuit tombante, nous nous arrêtons. Devant la mosquée, des fidèles sont réunis. Nous leur demandons l´hospitalité. L´heure de la prière approchant, seuls quelques uns restent. De jeunes hindous les rejoignent. Ensemble ils cherchent une solution. De cette discussion qui se prolonge, nous ne comprenons pas un mot. Après avoir vérifié, à l´aide de signes, que nous pouvions bien dormir à même le sol, ils nous ouvrent les portes de la salle de jeux du village. Alors que quelques uns jouent à une version locale de la belote, la majorité des jeunes forme un cercle de nous. L´un d´entre eux, à l´anglais rudimentaire, sert d´interprète. Tout s´interrompt lorsqu´un vieil homme entre dans la salle. En anglais, il souhaite échanger avec nous. Sa barbe, son couvre-chef nous indiquent qu´il est musulman. Autour d´un thé, sous le regard respectueux de ces jeunes hindous, nous parlons pendant un long moment.

Cette scène est bien représentative de la tolérance inter religieuse que nous avons pu observer durant notre traversée du pays. Hindouistes aux croyances multiples, musulmans, chrétiens, sikhs, jaïns et bouddhistes semblent cohabiter pacifiquement. Chacun vit sa foi au grand jour sans que cela ne gêne aucunement le voisin. Bien sûr, des tensions demeurent dans ce pays au milliard d´habitants. Dans certaines régions, les violences identitaires sont toujours d´actualité. Mais le long apprentissage qu´ont fait ces communautés si diverses pour vivre ensemble reste un des fondements du miracle indien. Miracle d´une démocratie qui s´épanouit dans un pays si hétérogène, miracle d´une mosaïque de cultures qui ont su se respecter pour vivre côte à côte. Et quelle incroyable diversité linguistique! Les chiffres à eux seuls donnent le tournis: au delà de ses 23 langues aux typographies différentes, l´Inde compte plus de la moitié des 7000 dialectes parlés dans le Monde. Ainsi, ne pouvant compter sur l´anglais, parlé par seulement 10% de la population, nous avions appris quelques mots d´hindi, qui se sont révélés totalement inutiles à notre arrivée en territoire bengali. Impossible alors de se faire comprendre, nos syllabes hésitantes sont accueillies par des yeux ébahis! Quelle langue pouvons-nous donc parler? Après quelques commerces, nous comprenons enfin que la langue officielle a subitement changé: ici se parle le bengali!

Calcutta

Du centre de Calcutta nous ne verrons que quelques édifices grandioses, héritage du passé colonial, des ghats colorés et vivants sur les rives du Damodar et un quartier « backpackers » bien trop touristique à notre goût. Sidd, couchsurfeur* chez qui nous résidons, habite à 25 kilomètres de là, en périphérie de la ville. En cette zone où s´étendaient, il y a quelques années encore, de fertiles terres agricoles, poussent aujourd´hui des édifices aux formes variées. L´expansion de la ville a, ces derniers temps, pris l´allure d´une course folle. Travaillant lui-même dans l´immobilier, notre hôte nous explique que la récente disparition de toutes règles en la matière a entraîné une spéculation effrénée. Dans le voisinage, nombreuses sont les histoires de fortunes fulgurantes et de petits paysans peu instruits qui, ayant vendu leurs terres et consommé leurs gains, s´en vont travailler à l´usine. Dans cette ville démesurée, au trafic chaotique, difficile de se déplacer à vélo: nous optons pour le train de banlieue. Dans le wagon réservé aux marchands, nous embarquons nos vélos dans une cohue indescriptible. Comprimés, compactés par passagers et vendeurs ambulants, nos imposants véhicules génèrent deux types de réactions. Quand certains, irrités, le regard dur, enflammé. souhaitent tout bonnement nous jeter dehors, d´autres, plus curieux, nous questionnent sur notre voyage. Lorsque, après plusieurs montées successives, la lutte pour le moindre espace devient plus acharnée, que la situation se tend, ce n´est que grâce à eux que nous nous maintenons à bord. C´est dans ces conditions rocambolesques que nous nous rendons à l´aéroport. Car en dépit des récentes évolutions démocratiques de la Birmanie, desquelles nous espérions beaucoup, les frontières terrestres du pays sont toujours fermées. Impossible de le traverser pour rejoindre la Thaïlande. Après avoir écumé blogs et forums, nous devons nous rendre à l´évidence: les solutions de contournement, maritimes ou ferroviaires, sont inexistantes. Faute d´alternatives, il nous faut donc nous résoudre à prendre la voie des airs jusqu´à Bangkok, avec la drôle impression d´avoir traversé l´Inde sous perfusion, entre deux avions.

Il est souvent dit de l´Inde qu´on l´aime ou qu´on la déteste, tant elle est un pays d´extrêmes. Cette affirmation, posée en des termes manichéens, nous a souvent interrogé sans finalement trouvé de réel écho en nous. Car comment réduire le pays si formidablement divers que nous avons traversé à cette simple question? Formé d´une multiplicité d´ethnies, de langues, de cultures, de religions, d´un contraste rare de couleurs, d´odeurs, de saveurs, cette grande démocratie où subsiste un violent système de castes, ce pays gigantesque aux inégalités extrêmes, à la misère crue, nous fascine autant qu´il nous déconcerte. Dépassant la force, l´intensité de cette expérience qui d´abord désarçonne, nous mesurons rapidement combien elle nous a enrichis, combien la complexité sans pareille de ce pays-continent nous a ouvert à une mosaïque de nouvelles réalités…

Point Développement Durable

 

Dans une Inde toute en contraste, la relation qu´entretiennent les citoyens avec leur environnement ne pouvait être simple. Complexe, elle voit se côtoyer le meilleur et le pire dans une sorte d´ambivalence. D´un côté, une partie visible, noire, saute aux yeux. La pollution forte, choquante, insupportable, semble être vécue dans une sorte d´indifférence générale. La biodiversité, les ressources en eau sont gravement menacées. Pourtant, si l´on regarde avec plus d´attention dans les interstices de ce sombre tableau, on observe que, de toutes les strates de la société indienne émergent des initiatives, des idées, une inventivité qui se manifeste par exemple au travers d´un recyclage omniprésent. Une sorte de conscience collective, d´inclination naturelle au respect de la nature, dictée par l´hindouisme et perceptible au travers de la nourriture végétarienne ou du respect des animaux, est aussi prégnante, mais encore endormie.

La révolution verte

Dans les années 60, l´agriculture indienne a pris un tournant radical. Afin d´augmenter une production trop faible pour nourrir l´ensemble de la population, pesticides, insecticides et engrais ont été introduits et répandus sur les cultures. Une irrigation massive a vu le jour. Les résultats ont été immédiats. Ils ont permis au pays d´atteindre l´autosuffisance alimentaire. L´expérience est souvent vue comme une incroyable réussite, que certains aimeraient voir étendue à l´Afrique. Pourtant, en Inde, les problèmes engendrés par cette révolution verte sont nombreux.

Ainsi, l´eau utilisée pour l´irrigation provenait auparavant des rivières et des pluies. Afin de ne plus dépendre des saisons et pouvoir profiter toute l´année d´une irrigation abondante, des puits ont été creusés. Chaque fois plus nombreux, ils épuisent les aquifères, dont le niveau baisse chaque année, au point de ne plus être loin de l´épuisement dans certains états. Au bord des routes, le phénomène est particulièrement visible. Des pompes rejettent en permanence l´eau puisée dans les rizières avoisinantes. L´exploitation est déraisonnée. Les hommes agissent comme si, souterraine, invisible, presque magique, cette ressource était illimitée. Son épuisement, pourtant, approche. Et, pendant ces dizaines d´années d´illusoire abondance, les méthodes anciennes d´irrigation ont été oubliées. On réapprend aujourd´hui à simplement stocker l´eau durant la saison des pluies pour la saison sèche…

Si l´augmentation des rendements a été avérée, la nécessité de recourir à des produits chimiques pour arriver à ces résultats est contestée. Car les pesticides et insecticides, éliminant indistinctement de nombreux êtres vivants, privent la terre de ses ressources, la rendent moins fertile. Ils favorisent aussi la monoculture. Le sol s´appauvrit alors drastiquement, ne recevant plus ni des plantes ni des animaux les nutriments (en particulier le nitrogène) dont elle aurait besoin. Dans une sorte de cercle vicieux, on a alors recours aux engrais chimiques pour fertiliser les plantes. Leur épandage massif entraîne la pollution des eaux avoisinantes tandis que les terres, oubliées, restent pauvres, ne pouvant sans apport naturel retrouver leurs fertiles propriétés. En outre, des études et des essais sur le terrain ouvrent aujourd´hui de nouvelles alternatives à cette course irréfléchie aux produits chimiques. Les engrais et répulsifs naturels, trop longtemps dénigrés, s´avèrent être au moins aussi efficaces que leurs pendants chimiques en termes de rendement, sans pour autant être dommageables pour leur environnement.

La question des OGM

L´introduction des OGM en Inde est quant à elle une longue suite de scandales. Alors que le coton transgénique est déjà autorisé, les compagnies telles que Monsanto, Daw ou Bayer font aujourd´hui un lobbying très soutenu afin d´imposer leurs autres semences. De nombreux cas de corruption d´hommes politiques ont été avérés, tandis que la pression diplomatique exercée directement par les États-Unis devient une évidence. Un de nos hôtes nous raconte ainsi comment, suite à la dernière visite officielle d´Hillary Clinton, le ministre de l´agriculture qui s´opposait farouchement aux OGM, a été limogé sans ambages. Son remplaçant a rapidement proposé une loi en faveur des organismes transgéniques. La diplomatie américaine, coutumière du fait (en savoir plus), transgresse ainsi les lois du libre marché qui lui sont si chères autant qu´elle vole le droit à l´autodétermination de 1,2 milliard de personnes. La nouvelle, connue en Inde, a été accueillie avec résignation. Pourtant, l´impact humain de l´introduction il y a 15 ans du coton transgénique, qui représente aujourd´hui 93% de la production, est effrayant. La mainmise imposée de Monsanto sur le vivant, sur la germe, et la monétarisation de celle-ci est un désastre. Les paysans s´endettent pour obtenir le droit de faire croître des végétaux. Lorsque le rendement, pourtant promis par la firme, n´est pas au rendez-vous, ils sont pris dans le piège sans fin de l´endettement. Tragiquement, pour nombre d´entre eux, la seule sortie honorable fut le suicide. Les chiffres avancés sont plus qu´alarmants, atteignant pour certains spécialistes plusieurs dizaines de milliers de cas. En outre, l´arrivée de ces organismes génétiquement modifiés entraîne une grave diminution de la biodiversité, encourageant la survie d´une seule espèce, d´une même culture, faisant disparaître les autres espèces. Celles-ci, adaptées au climat, aux spécificités locales, ont pourtant dans leur environnement un rendement souvent meilleur et une résilience plus fortes aux changements climatiques.

Les fleuves, entre deux menaces

Au delà de la pollution vue en bord de route et dans les villes, la contamination des fleuves est un phénomène connu., presque emblématique des problèmes environnementaux du pays. Elle est souvent attribuée aux rites religieux hindouistes. Les pèlerins, par leurs nombre et leurs rituels, seraient ainsi responsables de la pollution de leurs rivières sacrées. Faire une offrande de fleurs, toujours dans leur sac plastique, à la rivière est ainsi commun. Il est vrai que le manque de civisme est réel, mais il résulte avant tout de l´ignorance. Ignorance de l´impact de leurs actes, ignorance des effets du plastique, des détergents sur la vie qui les entoure. Faute d´infrastructures basiques, faute de mieux, le cours d´eau voisin est bien souvent vu comme la décharge la plus pratique. Mais bien plus considérable est la pollution due aux industries, qui rejettent dans les rivières toutes sortes de substances chimiques. Nettement moins visible, cette contamination tue pourtant la vie de la rivière. A Delhi le problème est particulièrement connu. Les industries étant situées en amont, leurs rejets toxiques arrivent dans la ville à peine dilués- Malgré les multiples tentatives de résolution du problème par l´Etat, les actions et régulations sont pour l´instant restées inefficaces. Tous ces rejets chimiques non traités continuent donc de couler dans les eaux vives, sans la moindre préoccupation de l´impact en aval. Les eaux noires baignent tant le Taj Mahal que les grandes cités sacrées de l´hindouisme, et tous ces immondices s´en vont rejoindre les océans, dans l´indifférence générale.

Les omniprésents déchets

Comme ces cours d´eau, rues, bords de route et terrains vagues sont jonchés de déchets. C´est la partie la plus visible de la pollution en Inde. Les manques d´infrastructures et, souvent, du moindre service de ramassage font de l´apparition du plastique un véritable fléau. Dès lors qu´ils n´ont aucune valeur de récupération, les emballages sont laissés au vent. Arrivés il y a peu, tous ces plastiques ont perturbé les habitudes et les coutumes. Dans des lieux où les gens ne se rendent pas compte de leur impact sur l´environnement, ces déchets d´un nouveau genre ont pris la place de ce qui avait toujours existé: le biodégradable. Faute d´informations adéquates sur l´impact d´un tel changement, les populations n´ont pas modifié leurs habitudes. Ils laissent aller à la Terre ce qui s´y est toujours dégradé. L´exemple des plats alimentaires est très révélateur du changement qui s´opère. La majorité des barquettes est encore en feuilles végétales, mais peu à peu le plastique les remplace. Jetées à terre, ces plats végétaux, biodégradables, sont ensuite directement mangés pas les animaux voisins. Les plastiques suivent le même chemin. Amassés en tas avec les déchets végétaux, les vaches les mâchonnent à longueur de journée. Les objets à usage unique mettront des milliers d´années à se dégrader, à moins qu´ils ne soient brûlés par certains pour se réchauffer. Ils se transforment alors en une fumée moire et toxique, qui partout vicie l´air, le rend impur. D´autres encore flotteront jusque dans les océans.

Si tous ces déchets sont laissés à l´abandon, c´est qu´ils ne peuvent être réutilisés en rien. Car en Inde tout ce qui peut être recyclé l´est. La rareté des ressources et la pauvreté extrême entraîne un recyclage systématique. Et si le réseau de cette réutilisation est informel, grâce à des récupérateurs ambulants, il n´en est pas moins efficace. Compte tenu de leurs ressources, les indiens font preuve d´une créativité remarquable. L´inventivité, la débrouillardise sont partout. Tout est réutilisé, rafistolé avec les moyens du bord. Ainsi souvent les échoppes de rue nous servent leurs sucreries dans de petits bols faits de briques de lait ou de jus de fruit recyclées, remodelées avec ingéniosité. Sur la route aussi nous croisons parfois de drôles de véhicules, conçus avec les moyens du bord.

L’impact positif du végétarianisme

Les hindouistes, qui représentent la grande majorité de la population, ne mangent pas de viande. La croyance en la réincarnation est fondamentale dans l’hindouisme, et, dans ce système de croyance, les âmes peuvent s’incarner sous la forme de végétaux, d’animaux, ou d’êtres humains. 85% de la population indienne consommerait donc une alimentation végétarienne. Or cette alimentation positive vis-à-vis de l´environnement. En effet, l´impact de la consommation de viande est réellement important, quoiqu´encore trop méconnu. Les impacts environnementaux de la production de viande sont principalement une consommation d’eau et d’énergie, un risque de dégradation de la qualité de l’eau, une substitution des forêts par des prairies, une réduction de la biodiversité et une production de gaz à effet de serre. Ainsi selon certaines études les impacts environnementaux sont 4 à 100 fois plus importants lors de la production d’une unité de protéine animale moyenne que la production d’une unité de protéine de soja. Les vaches consomment en effet énormément d´eau, occupent des terres qui seraient autrement cultivées, et leur rumination dégage de grandes quantités de méthane. Ce gaz générant 25 fois plus d´effet de serre que le CO2, la consommation de viande a donc un impact sensiblement élevé sur le réchauffement climatique. En ne consommant que des produits à base de végétaux, une grande majorité d´indiens réduit ainsi son impact sur le changement climatique autant que sur les ressources en eau et en terres cultivables – déjà sous pression. Bien que l´on ne partage pas la sensibilité des hindous quant à la signification spirituelle de la consommation de viande, nous nous sommes finalement rendus compte que cela n´est pas nécessaire d´en consommer autant. Sans devenir végétariens, cela nous pousse à réfléchir à l´impact de notre alimentation sur l´environnement.

Malgré un pays à la pollution parfois extrême, nous y avons rencontré de nombreuses initiatives, et une véritable réflexion. Les bases d´une conscience collective sont véhiculées par les valeurs hindouistes, même si elles sont mises à mal par la pauvreté extrême et par les externalités négatives d´une forte croissance économique. Aussi, bien que sur de nombreux points l´Inde ait des progrès énormes à réaliser pour parvenir à un développement soutenable, il nous serait certainement bénéfique de nous inspirer de certaines de leurs initiatives.