Belgrade-Istanbul -

De Belgrade à Istanbul

Bien avant notre départ, une question nous taraudait: à quel moment aurions-nous pleinement l’impression d’entamer un tour du monde? C’est sûrement durant cette étape que nous avons connu cette sensation peu commune. Car c’est animés par une véritable quête d’Orient que nous avons parcouru ces territoires qui nous étaient encore inconnus. Après avoir fait nos adieux aux vives eaux du Danube, l’ascension des montagnes de la péninsule balkanique nous mènera jusqu’à Sofia, avant de redescendre par les vallées vers Istanbul, aux portes de l’Asie…

Il est des pays desquels l’on ressort agréablement surpris. C’est indéniablement le cas de la Serbie. Nous pensions en effet arriver dans un pays encore fortement marqué par la guerre, en portant les stigmates visibles, tels que les impacts de balles et de bombardements dans les rues de Belgrade. Ce sombre tableau que nous nous faisions montre toute la méconnaissance que nous avions du pays. Ainsi, après ces années de tensions, c’est une population aspirant a la paix, à une certaine douceur de vivre qui nous a accueilli. Dans chaque ville, c’est un nouveau festival qui nous surprenait. De jazz, de rock, de cinéma, quelle vie culturelle variée pour un pays tout juste sorti de la guerre! L’impression de securité est aussi déconcertante. C’est à Belgrade que nous l’avons vraiment ressenti lorsque, au détour de notre premier contrôle policier, l’agent en civil, comprenant que nous n’étions pas américains mais français, nous a pris sous son aile nous donnant ses coordonnées pour que nous le prévenions en cas de pépin. Échaudés par cette drôle de rencontre, et n’ayant trouve logis dans la ville, nous avons directement décidé de bivouaquer au dessous des murailles de la forteresse pourtant bien gardée. Ainsi, vers minuit , c’est discrètement que nous arrivons sous les remparts pour planter notre tente. Au petit matin, c’est sous les yeux de gardes médusés que nous replions notre materıel. En haut des remparts c’est l’attroupement, ils nous observent, nous pointent du doigt, tandis que deux de leurs collègues se dirigent vers nous. Mais les bicylettes font leur effet et après quelques minutes, oubliant leur mission, c’est à l’aide de leur téléphones portables qu’ils se prennent en photo avec nous. Et s’il était bien une chose que nous retiendrons de la Serbie, c’est leur art culinaire. Qui l’eût cru? Dès Belgrade, nos papilles se sont enchantées à la vue des « пекара » regorgeant de mille et une saveurs! Quelle surprise pour deux français privés de leurs chères boulangeries! Puis c’est longeant pour une dernière fois les rives du Danube que nous avons goûté leur fameuse « pljeskavica », sorte de sandwich national. Et, grimpant dans les montagnes des Balkans par des vallées encaissées nous rappelant celles du Tarn, nous avons pu déguster leurs spécialités les plus savoureuses: le « burek » et la « gurmanska ». Au nom si évocateur, cette véritable profusion de saveurs finira de nous laisser un excellent souvenir de la Serbie.

C’est une toute autre atmosphère que nous avons ressenti à notre entrée en Bulgarie. Nous y avons rencontré une population beaucoup plus réservée, plus méfiante, ou peut-être aussi moins curieuse. C’est ainsi le premier pays où les habitants, au lieu de nous prévenir des dangers des pays suivants ( chose classique et entendue
dans de nombreux pays), nous avertissaient des risques encourus au contact de leurs propres compatriotes. Mais comme toujours, ceci n’a pas été partout vérifié. Tandis qu’à Sofia nous étions constamment sur le qui-vive nous avons découvert dans la vallée de la Maritsa une ville très accueillante, nommée Plovdiv. C’est en discutant avec Sneiji, une sympathique bulgare, que nous apprenons que ce véritable oasis est la plus vieille ville d’Europe. Vieille de 5000 ans, elles a vu passer de nombreuses civilisations. C’est par le plus grand des hasards que nous déjeunons dans le jardin du Tsar Siméon, avant de parcourir les vestiges romains, byzantins, ottomans puis communistes de l’antique cité. La Bulgarie fut aussi pour nous le pays où les chaleurs furent les plus intenses. Avec des températures maximales avoisinant les 45°C à l’ombre, il nous a fallu trouver un nouveau rythme. Nous éveillant à l’aube et terminant de rouler à l’orée de la nuit, la chaleur assommante nous interdisait toute avancée durant les heures les plus chaudes du jour. Malgré cela, les heures pédalées furent éprouvantes, pris que nous étions entre les rayons du soleil et la chaleur dégagée par le noir bitume.

Oh certes, c’est bien le même soleil accablant qui nous attendait en Turquie, accompagné d’un relief plus bombé et de forts vents côtiers. Mais quel accueil le soir venu! Nous n’avons pas passé vingt-quatre heures en Turquie que Gonça, membre de CouchSurfing*, nous montre l’étendue de cette tradition séculaire. A peine arrives dans le petit village de Havsa, elle nous reconnaît sur la rue principale et nous propose d’emblée de goûter aux spécialités du restaurant familial. Après nous avoir présentés à toute sa famille, du petit-frère à la grand-mère, elle nous entraîne vers un parc anıme, véritable centre de gravité du village. Là, assis autour d’un narguilé et d’un bon thé, entourés de musique orientale, nous assistons à une cérémonie de mariage. Sur des sonorités enjouées, un groupe de femmes danse gaiement autour de la mariée. Bientôt, la mère de l’heureuse élue nous invite à nous joindre à la danse, ce que nous faisons au milieu de féminins éclats de rire. Le lendemain, après avoir fait nos adieux à toute la famille, nous repartons enchantés et tendus vers un objectif : Istanbul.

C’est dans un concert de klaxons, entre les tourbillons de vent et les moteurs vrombissants, que nous entrons par les voies rapides dans Istanbul. Cette arrivée, rendue interminable par la démesure de la mégalopole, se prolonge bien après la tombée de la nuit. En ces heures tardives plus de ferry, nous voilà dans l’impossibilité de rejoindre le côté asiatique de la ville où un hôte nous attend! Que faire alors? Suivant une technique déjà éprouvée nous choisissons dans un parc un coin d’herbe discret et plantons la tente dans l’antique Constantinople. Nous y resterons dix jours, temps nécessaire à l’obtention de nos visas ouzbeks. Ces journées stambouliotes seront largement mises à profit. Rencontres de personnes engagées dans le développement durable, réalisation d’interviews, réparation des vélos, sessions internet, achat de matériel manquant, récupération de colis à la poste internationale, et bien sur allers-retours au consulat ouzbek, voià qui occupait du matin au soir nos journées. Parcourant en tous sens les rues de la ville, virevoltant d’un lieu à l’autre, grımpant l’une de ses nombreuses collines puis descendant, serpentant au travers de ruelles animée, c’est un tout autre Istanbul qu’il nous a été donne de découvrir. A l’ombre des musées et des chemins touristiques, mais allant constamment à la rencontre des habitants pour demander une direction, un conseil, une information, c’est sûrement une ville plus vraie, plus authentique que nous avons parcourue. Cité avec une véritable âme , Istanbul nous a charmés. Située à la croisée des chemins entre Orient et Occident, vivant fièrement son histoire millénaire, Istanbul concilie une effervescence tumultueuse et un certain art de vivre l temps, fait de calme et de sérénité. Celle qui fut tour à tour Byzance puis Constantinople est désormais une ville cosmopolite. La capitale économique et culturelle du pays attire un nombre sans cesse croissant d’individus pour frôler aujourd’hui les 20 millions d’habitants (soit la ville la plus peuplée du continent européen!). Et cette démesure, cette concentration extrême entraîne de nouveaux défis que sont l’approvisionnement en eau et en énergie, les transports et la concentration de la pauvreté.

Autant d’enjeux qui furent au coeur de nos entretiens à Istanbul. Car ce sont au total 4 interviews que nous y avons réalisé et une réunion que nous y avons animé, tandis que nous étions nous-mêmes interviewés trois fois. C’est tant le hasard des rencontres que la rencontre des hasards, avec un zeste de contacts préalables, qui nous ont permis de réaliser ces entrevues. La plus étonnante d’entre elles fut peut-être celle d’Omer Madra. A la lecture d’un de ses articles dans un journal, dénotant une profonde réflexion sur le développement durable, nous tentons sur le champ d’obtenir un rendez-vous avec lui. Nous découvrons ainsi l’ Açık Radyo**, seule antenne libre de Turquie, dont il est le fondateur. Avec beaucoup de persévérance et peut-être un brin de culot, nous obtenons un long entretien avec cet homme pourtant très occupé. Nous apprendrons par la suite que cette personne avec qui nous avons pu échanger des propos si riches n’est autre que l’une des voix les plus écoutées de Turquie.

* : CouchSurfing est un organisme de voyageurs qui permet la mise en contact entre voyageurs, afin de permettre un hébergement de personne a personne. Gratuit et libre, ce site internet nous a permis de rencontrer nombre de personnes intéressantes depuis le départ.
**: Açık Radyo est une station de radio indépendante basée à Istanbul. Avec plus de 130 programmes différents par semaine et un financement transparent, cette radio se distingue notamment par une totale indépendance.

Point Développement Durable

Durant notre traversée de la Serbie et de la Bulgarie nous avons pu constater le très visible pollution sur les bordes de route. Des detritus de toute sorte, jetés sauvagement, viciaient l’air de leurs remugles pestilentiels. Malgré une indifférence quasi généralisée, certains tentent d’esquisser des solutions telles que l’éducation, la prévention ou encore des mesures coercitives. Cette situation, loin d’être anecdotique, nous rappelle que le respect oublie de la nature environnante est bien souvent un premier pas vers une prise de conscience plus globale.

En Bulgarie, c’est la défiance généralisée de la population envers les initiatives écologiques qui nous a particulièrement surpris. Dans un pays où la corruption semble une fatalité, tout nouveau projet d’ampleur est suspect. Malheureusement, de récentes affaires semblent leur donner raison. Ainsi, les journaux ont récemment révélé que le tri sélectif engage par la municipalité de Sofia était factice. Tandis que les habitants faisaient l’effort de trier leurs déchets, ceux-ci étaient en réalité mélangés des l’arrivée dans l’usine, avant d’être incinérés. L’histoire a fait scandale. Elle a surtout durablement entamé la confiance des habitants. A l’évidence, pendant des années ils ne trieront plus leurs déchets. Car ce genre de fausses initiatives est de nature à ruiner une valeur au cœur même du développement durable: la confiance, préalable à l’effort partagé.

Durant tout notre séjour à Istanbul le sujet au cœur des débats fut la construction d’un troisième pont sur le Bosphore. En effet, la ville s’étend sur les deux rives du détroit du Bosphore, l’une européenne, l’autre asiatique. Deux grands ponts autoroutiers les relient ainsi que de nombreux ferrys. Prévoyant une congestion prochaine des infrastructures et face à un trafic sans cesse croissant, les autorités ont lance un gigantesque projet de troisième pont sur le Bosphore. Situe à 60 km du centre de la ville, et générant plus de 260 km de voies rapides, ce nouveau franchissement frappe par sa démesure et rencontre de nombreuses oppositions. Touchant une des dernières zones préservées du Bosphore, il entraînera la disparition de plus d’un million et demi d’arbres, bouleversera profondément les écosystèmes et fera disparaitre les derniers villages de pêcheurs du détroit. Car à l’évidence, ce projet a été mené dans la précipitation, faisant fi des projets alternatifs et de la ligne de métro sous-marines actuellement en construction. Il semblerait qu’une fois de plus, la folie des grandeurs ait prime sur l’analyse des besoins réels, au détriment de l’environnement. Certains craignent aussi que, à l’image des deux précédents ponts, ce nouveau projet n’alimente le problème, en encourageant plus encore l’usage de l’automobile dans la métropole. Car avec les 500 nouvelles voitures qui s’ajoutent chaque jour au trafic stambouliote, il devient urgent de s’attaquer aux causes profondes du problème, réorientant l’urbanisation de la ville vers des transports plus doux.

De toutes nos rencontres, c’est sûrement celle avec Irem Çağıl qui nous a le plus marqué, car son histoire fait en quelque sorte écho à la notre. Travaillant comme designer, elle a souhaite le temps d’un voyage à vélo revenir aux choses essentielles. Durant ses pérégrinations européennes, d’Istanbul à Prague puis jusqu’à Barcelone, cette jeune turque a été frappée par la perte de lien de l’homme avec son environnement dans les pays industrialises. A son retour, elle a voulu participer à la création d’une réflexion sur le sujet, son pays étant en plein développement. Irem a donc créé une maison d’édition écologique qu’elle a baptise Sinek Sekiz (huit de trèfle). Après deux ans d’existence, et après des débuts difficiles, il est désormais possible de trouver ses ouvrages dans toute la Turquie.Mais au-delà de sa belle histoire, c’est sa manière d’appréhender le développement durable qui nous a séduit. En effet, pour relever ce défi passionnant qui nous attend, chaque initiative compte. A l’image de sa maison d’édition, chacune d’entre elles peut être considérées comme un graine. Et c’est l’ensemble de ces jeunes pousses qui formeront, demain, le socle d’une prospérité soutenable.