Asie Centrale -

Rude traversée de l’Asie Centrale

Nous sommes de ceux qui croient que toute aventure doit comporter sa part de défi personnel, de dépassement de soi. Bien que le franchissement de l’Himalaya soit impossible en cette saison, la traversée hivernale de l’Asie Centrale offrait des difficultés auxquelles nous souhaitions particulièrement nous mesurer. En outre, la perspective de découvrir ces ex-républiques soviétiques, à l’invariable terminaison en –stan, nous attirait. Car n’est-ce pas dans ces contrées méconnues, au climat si rude, que l’hospitalité conserve toute sa spontanéité? Nous découvrirons donc le Turkmènistan, l’Ouzbekistan et l’extrême sud du Kazakhstan avant de rejoindre Bishkek, la capitale kirghize, où nous prendrons un vol pour Delhi.

Notre traversée d’Asie centrale débute par une véritable course. Car le Turkménistan, fière dictature, jette un regard suspicieux sur toute demande d’entrée sur son territoire. Sait-on jamais, nous pourrions être des journalistes! Un visa de transit de 5 jours seulement nous est donc accordé, pour faire plus de 550 kilomètres. Bien que dans pareille situation, l’usage du train n’eut pas été déloyal, nous décidons, malgré tout, de tenter notre chance à vélo. A peine entrés dans le pays, nous prenons la mesure du contraste qui le sépare de l’Iran, pays pourtant voisin. Un douanier aux clinquantes dents en or, coiffé d’une chapka, nous fait d’emblée ressentir l’héritage soviétique du pays. Cette frontière hermétique passée, les visages changent, arborent des traits plus asiatiques, tandis que le port du hijab disparaît. L’état des routes, lui, se dégrade nettement. Après un bien étrange contrôle de police, nous hésitons: devons-nous demander l’hospitalité dans ce pays où tout semble hostile? C’est sans réel espoir que nous tentons notre chance dans une des rares fermes situées en bord de route. Le soleil s’est couché depuis longtemps déjà, le hameau, sombre, semble inanimé. Un homme finit pourtant par arriver. C’est sans question, sans hésitation qu’il nous offre un abri pour la nuit. L’accueil du voyageur de passage est ici chose si naturelle! Pendant le thé puis le dîner, nous conversons grâce à nos rudiments de turc, dont dérive le turkmène. Puis, comme les hommes de la maisonnée, nous nous endormons dans la pièce commune sur des couvertures étendues à même le sol. L’arrivée à Mary, seconde ville du pays, nous donne un aperçu de la mégalomanie du dictateur. Quand, dans les campagnes traversées, les infrastructures délabrées étaient laissées à l’abandon, ici émergent des édifices à l’architecture imposante, aux proportions démesurées. Cette folie des grandeurs, financée par les revenus gaziers, semble se doubler d’un véritable culte de la personnalité, comme en témoignent les affiches et statuts à l’effigie du dictateur, omniprésentes dans le pays.

Nous quittons cette ville sans âme pour entrer dans le grand désert de sable qui nous sépare de l’Ouzbekistan. L’état des routes est désastreux. Lézardées, bosselées, leurs structure hésite entre le crumble brûlé et le patchwork de mauvaise facture. Sur pareille surface, notre progression est lente, pénible, ponctuée de chocs et d’incessants coups de guidon. Nous prenons du retard. Il nous faut pourtant faire vite, le temps presse! Strictes sont les règles, et tout retard à la frontière entraînerait une amende telle que nous ne pouvons nous permettre la moindre erreur! Ainsi, quand au quatrième jour de ce contre-la-montre, un vent de dos nous entraîne sur une route légèrement moins chaotique, nous n’hésitons plus, et, de jour puis de nuit, roulons jusqu’à l’épuisement. Lorsque, finalement, nous décidons de planter la tente entre les dunes bordant la route, nous avons réalisé un record de 187 kilomètres dans la journée. Le lendemain est notre dernier jour de présence tolérée en territoire turkmène: il nous faut à tout prix atteindre la frontière avant la nuit. La progression de la veille devrait rendre la chose aisée. Pourtant, rapidement, les conditions se dégradent, le ciel s’obscurcit et une étrange pluie du désert se déclare. Les indications laconiques des habitants, elles, nous baladent sur d’improbables petites routes. Sous cette pluie violente, ininterrompue, nous commençons à douter. Est-ce bien là la direction du poste frontière? Après plusieurs heures sur des voies détrempées, il apparaît enfin. Chapelet de camions, fils barbelés, douaniers en chapkas, oui c’est bien cela! Une heure seulement avant sa fermeture, nous nous y présentons. En cinq jours, nous avons réussi à traverser le Turkménistan!

Nous quittons cette ville sans âme pour entrer dans le grand désert de sable qui nous sépare de l’Ouzbekistan. L’état des routes est désastreux. Lézardées, bosselées, leurs structure hésite entre le crumble brûlé et le patchwork de mauvaise facture. Sur pareille surface, notre progression est lente, pénible, ponctuée de chocs et d’incessants coups de guidon. Nous prenons du retard. Il nous faut pourtant faire vite, le temps presse! Strictes sont les règles, et tout retard à la frontière entraînerait une amende telle que nous ne pouvons nous permettre la moindre erreur! Ainsi, quand au quatrième jour de ce contre-la-montre, un vent de dos nous entraîne sur une route légèrement moins chaotique, nous n’hésitons plus, et, de jour puis de nuit, roulons jusqu’à l’épuisement. Lorsque, finalement, nous décidons de planter la tente entre les dunes bordant la route, nous avons réalisé un record de 187 kilomètres dans la journée. Le lendemain est notre dernier jour de présence tolérée en territoire turkmène: il nous faut à tout prix atteindre la frontière avant la nuit. La progression de la veille devrait rendre la chose aisée. Pourtant, rapidement, les conditions se dégradent, le ciel s’obscurcit et une étrange pluie du désert se déclare. Les indications laconiques des habitants, elles, nous baladent sur d’improbables petites routes. Sous cette pluie violente, ininterrompue, nous commençons à douter. Est-ce bien là la direction du poste frontière? Après plusieurs heures sur des voies détrempées, il apparaît enfin. Chapelet de camions, fils barbelés, douaniers en chapkas, oui c’est bien cela! Une heure seulement avant sa fermeture, nous nous y présentons. En cinq jours, nous avons réussi à traverser le Turkménistan !

L’entrée en Ouzbekistan nous maintient sous pression. Réélu continuellement depuis la chute de l’URSS, avec plus de 85% des voix, le dirigeant, Karimov, est considéré comme un dictateur. Souhaitant lui aussi contrôler l’activité journalistique dans son pays, il impose un contrôle strict des voyageurs présents sur le territoire. Ainsi, une stupide règle stipule que, tous les trois jours, l’enregistrement dans un hôtel est obligatoire. Certains policiers demandent même à ce qu’il soit quotidien. Corruption oblige, les règles, élastiques, sont soumises à la loi du bakchich. Pour la première fois du voyage, nous devrons passer quelques nuits à l’hôtel, à chaque étape dans une ville. Cela pèse tant sur notre budget que sur de potentielles rencontres, mais nous n’avons pas le choix! Fort heureusement, la traversée des régions rurales nous permet de découvrir toute la chaleur de leur hospitalité. Ainsi, sur la route, il devient normal, le soir venu, de frapper à une porte et d’être naturellement reçus pour la nuit. Les ouzbeks sont heureux et fiers d’accueillir en leur logis des voyageurs, faisant perdurer avec simplicité une tradition ancestrale. Chaque nuit est ponctuée par une nouvelle histoire, une nouvelle rencontre. Ainsi, un soir, un homme nous hèle en bord de route, en signe d’invitation. Au chaud, nous passons une excellente soirée avec sa famille et ses voisins. Une autre fois, l’on nous propose de nous joindre à une cérémonie de mariage, qui se déroule en bord de route. A peine entrés, nous sommes l’objet de toutes les attentions. Tandis que, sur l’estrade, les cérémonies traditionnelles se déroulent, nous sommes installés à une table, au fond. Au rythme des shots de vodka, notre présence est rapidement annoncée à toute l’assemblée. A la sortie, un convive nous invite chez lui. Éclairés à la bougie du fait des nombreuses coupures de courant, nous dînons avec sa famille, échangeant par signes quelques blagues dans l’hilarité générale. Au petit matin, ce jeune grand-père fera même un rapide tour sur nos vélos !

Cheminer dans ces contrées nous fait aussi ressentir pleinement l’atmosphère de la Route de la Soie. Depuis plus de deux mois, de Trabzon à Tabriz, de Teheran à Nishapour, au rythme des caravansérails, nous parcourons ces déserts, ces montagnes, ces grandioses étendues usées par marchands et voyageurs. L’Ouzbekistan nous en dévoile désormais les plus beaux joyaux, ces perles de l’Asie Centrale que sont Samarcande et Boukhara. Dans ces villes mythiques, témoins d’une histoire millénaire, nous faisons étape, découvrant avec fascination d’innombrables madrassas, dômes turquoises et bazars animés, dans une tranquillité orientale que nous ne sommes pas prêts d’oublier.

Le changement délicat qui s’opère alors que nous séjournons à Samarcande n’en est que plus brutal. Avec une rapidité déconcertante, un froid sibérien s’installe sur les contrées ouzbekes. Très vite, notre thermomètre de bord ne peut plus suivre cette chute vertigineuse, cristallisant à -10°C, sa limite mécanique. Pendant les semaines à venir, même aux heures les plus chaudes, il sera bien rare de le voir recommencer à osciller. Pourtant, il nous faut avancer. C’est donc sous de multiples épaisseurs, encagoulés et sacs plastiques aux pieds (pour l’étanchéité) que nous progressons, prenant maintenant toute la mesure du défi que nous nous étions lancé: traverser l’Asie Centrale en plein hiver. Après ces journées passées à lutter contre le froid, le verglas et la neige, nous vivons le soir venu le bonheur simple de se réchauffer auprès d’un poêle chez l’habitant, échangeant, à la lueur des bougies, quelques paroles autour d’un thé.

Notre arrivée à Tashkent est quant à elle épique: après plus de 12 heures de vélo, nous entrons sous une neige épaisse dans la capitale ouzbeke, tentant de garder notre équilibre dans les rues verglacées. Les quelques habitants encore présents dans les rues à cette heure doivent nous prendre pour de bien étranges créatures avec nos barbes givrées, nos cils gelés et nos visages empourprés par le froid. Dans cette ville froide, bétonnée, mise au pas par un dictateur souhaitant sûrement une capitale à son image, et à laquelle seuls les marchés, vivants, donnent une âme, il nous faut patienter une semaine. Ce sera l’occasion d’assister à cette scène surréaliste: pendant plusieurs minutes, sous nos yeux, une des principales artères de la ville est bloquée, figée, rendue déserte par les autorités. Tout le monde s’arrête, sans explication, avant que n’apparaissent plusieurs patrouilles et un convoi: celui du dirigeant Karimov…

Si les derniers jours à Tashkent ont vu l’atmosphère se radoucir légèrement, notre arrivée au Kazakhstan nous rappelle à l’ordre. Il pleut encore lorsque nous nous présentons à la frontière. Durant le temps des contrôles, un brutal changement s’est opéré. La route s’est matelassée d’une neige immaculée, qu’un puissant vent vient épaissir à vue d’oeil. La porte franchie, de violentes, cinglantes rafales nous reçoivent. C’est bien sous une tempête de neige que nous entrons au Kazakhstan! Notre objectif est alors modeste: rejoindre le petit village de Lenger, où un membre de Couchsurfing*, nous invite à passer quelques jours. Pourtant, les éléments ne nous facilitent pas la tache. Nos vélos, peu adaptés à ces conditions, glissent sur les plaques de verglas, s’enfoncent dans la poudreuse, tentent de trouver une surface susceptible de leur éviter la chute. Il nous faut cinq heures pour parcourir les trente derniers kilomètres qui nous séparent du village où Serik nous accueille.

Grâce à lui, nous partageons au chaud le quotidien d’une famille kazakhe pendant quelques jours. Ne pouvant voyager, Serik se sert du réseau de Couchsurfing* pour accueillir des voyageurs, et ainsi transmettre à ses cinq enfants sa curiosité, leur faire découvrir le Monde. Les nombreuses discussions que nous avons avec lui, ponctuées de ses fines analyses, nous permettent de mieux comprendre la société kazakhe, d’en saisir un rapide aperçu. Il nous explique que la soviétisation a profondément marqué ce peuple de nomades. Sédentarisés de force, ceux-ci ont vu leur culture ancestrale se diluer dans celle de l’occupant russe. Aujourd’hui encore, la langue russe continue à primer sur le kazakh, tant dans la sphère politique que dans la rue. La récente croissance économique, alimentée par d’immenses ressources en gaz, n’a fait qu’accentuer cet alignement sur le voisin du Nord, symbole régional du progrès. Une des dernières traces encore palpable de cette culture nomade se trouve dans le rapport qu’entretiennent les kazakhs avec les chevaux. Au bord des routes, nous les voyons partout en liberté, sans clôture, sans entrave. La cuisine kazakhe garde cette trace de temps où les troupeaux de chevaux accompagnaient les tribus dans la steppe. Leur nourriture est presque vénérée. Tandis que le lait frais, encore chaud, permet de garder la santé, la viande de cheval donne force et robustesse. C’est d’ailleurs elle qui trone au centre du plat national, le besbarmak, auquel nous goûtons lors de la Saint Sylvestre. Nous passons à cette occasion, chez Serik, des instants mémorables. Autour d’une table garnie de nombreux mets, nous partageons une joyeuse soirée animée par les allées et venues des voisins et parents de nos hôtes. Les voeux de chacun sont écoutés solennellement avant d’être immanquablement honorés par une lampée de vodka. Puis, à minuit, toute la tablée brave le froid pour admirer le concert de feux d’artifices spontanés qui, lancés du moindre jardin, illuminent ce décor blanchi par la neige. Ce séjour chez Serik fut pour nous comme une oasis de chaleur humaine dans cette traversée du grand froid, mais après une semaine de repos il nous faut poursuivre notre chemin.

Quelques heures après avoir quitté le village, nous progressons sous d’épais flocons de neige, sur une route dont l’état empire. La neige qui s’amoncelait sur l’asphalte laisse de nouveau place à de grandes plaques de verglas. Les sens aux aguets, nous devons faire preuve d’une attention constante pour garder l’équilibre et éviter voitures et camions qui nous entourent. Dans de telles conditions, notre progression est lente, difficile. Ainsi, un matin, après avoir dormi dans une mosquée, et alors qu’il a neigé toute la nuit, nous entamons l’ascension d’un col sur une route qui, à l’évidence, n’a pas été dégagée depuis plusieurs jours. Nous avançons laborieusement dans plusieurs centimètres de poudreuse. Pour la première fois depuis le début du périple, nous envisageons de faire du pick-up-stop. L’état des routes, qui depuis hier sont devenues presque impraticables, a rendu la circulation rare, mais ce matin la chance nous sourit.

Un bus nous double, s’arrête. Deux hommes en descendent et, à coups de grandes accolades, nous enjoignent à y embarquer nos montures! Un vélo en soute et l’autre au milieu des sièges, nous grimpons dans l’autobus encore emmitouflés sous de multiples épaisseurs. A l’intérieur, l’ambiance est virile, conviviale – les hommes semblent se connaître. Ironie du sort, nous venons de rejoindre une brigade de déneigement des chaussées! Sur un malentendu – du à notre trop infime connaissance de la langue – ils nous emmènent plus loin que prévu, jusqu’à leur camp de base. Sans même nous en rendre compte, nous sommes parvenus non loin de la frontière kirghize! Arrivés à la nuit tombée, nous sommes d’emblée invites à dîner dans la cantine commune avant de rejoindre le dortoir, chambre saturée de petits lits superposés. Le lendemain matin, nous quittons la joyeuse équipée pour passer la frontière, où quelques tracasseries douanières ne nous ferons entrer au Kirghizistan qu’au coucher du soleil.

Nous ne verrons de ce pays de montagnes que Bishkek, grise cité déposée à leurs pieds. Arrivant dans la ville, une enseigne tricolore, au nom de Ratatouille, nous attire. Nous y rencontrons Héloïse, premier chef français du pays. Deux jours plus tard, alors que nous ne savons plus où loger, cette énergique trentenaire nous accueille chez elle. Notre hôte kirghize ne pouvant nous héberger plus longtemps, Héloïse nous propose de nous dépanner. Finalement, nous entendant bien avec cette voyageuse passionnée de montagnes, nous resterons chez elle jusqu’à notre départ, cinq jours plus tard. Notre traversée de l’Asie centrale touche à sa fin. Heureux d’avoir pu accomplir ce défi, nous nous apprêtons à quitter ces contrées froides, très peu adaptées au vélo. Après déjà 9500 kilomètres parcourus à bicyclette, nous empruntons donc pour la première fois la voie des airs. Dans l’obscurité d’une nuit sans lune, nous devinons derrière les hublots les contours de l’Himalaya, avant d’apercevoir les mille et une lueurs indiennes…

Point Développement Durable

La découverte de nouvelles ressources fossiles est au coeur du développement économique récent de l’Asie Centrale. Malgré d’importantes disparités, l’exploitation de ces richesses du sous-sol a bien souvent pris une part prépondérante dans l’activité économique de ces pays enclavés. C’est la raison pour laquelle nous avons décide de nous focaliser sur cette problématique énergétique, vue du cote des populations, durant notre traversée de la région:- Au Turkménistan, ou d’importantes ressources ont été découvertes , l’électricité et le gaz sont distribués gratuitement aux habitants, et ce, jusqu’en 2030. Cette mesure populiste, ordonnée par le dictateur en place, donne lieu a d’importants gaspillages, comme nous avons pu le constater chez les hôtes qui, en bord de route, nous ont accueilli. Ainsi, dans la modeste ferme de Tania, des brûleurs au gaz réchauffent en continu l’ensemble des pièces, alors qu’elle ne se sert effectivement que de la moitié d’entre elles.- A l’inverse, chez le voisin ouzbek, les coupures d’électricité et de gaz ont lieu plusieurs fois par jour. Ainsi, durant chaque veillée chez l’habitant, nous passions un charmant moment éclaires a la bougie, tandis qu’une réserve de bois n’était jamais loin du feu … La capitale, Tashkent, hébergeant le dirigeant Karimov, est elle miraculeusement épargnée par ces coupures, lui permettant de maintenir toute la nuit ses éclairages colorés et écrans géants installes pour les festivités.- Le Kazakhstan, pays encore très pauvre il y a 2 décennies, a connu une forte croissance depuis la découverte de gigantesques gisements d’hydrocarbures au bord de la mer Caspienne. Depuis, les excédents pétroliers et gaziers financent le développement économique du pays (ainsi que le déplacement, à grands frais, de sa capitale, d’Almaty à Astana), faisant du « Tigre de l’Asie Centrale » l’état le plus riche de la région.- Le Kyrghyzstan, pays frontalier, dispose lui de bien peu de ressources fossiles. A tel point que, quelques jours avant notre arrivée, en pleine vague de froid, le pays a subi pendant plusieurs jours une coupure générale de gaz et d’électricité, n’ayant pu honorer sa facture énergétique envers le Kazakhstan.

Au Turkménistan et en Ouzbékistan, la culture intensive du coton nous intrigue. Dans une région marquée par la quasi disparition de la mer d’Aral il y a quelques décennies, cette production déraisonnée nous choque particulièrement. L’Union Soviétique avait alors, par la planification forcenée de cette culture, très gourmande en eau, tari les sources de cette mer intérieure. La salinité avait dramatiquement augmenté, jusqu’à tuer presque toute forme de vie, animale et végétale, a des centaines de kilomètres a la ronde. Les particules salines présentes dans l’air continuent a générer de nombreuses maladies respiratoires et cancers. Ce désastre écologique majeur est pourtant aujourd’hui un parfait exemple de non-coopération entre états, plus de 20 ans après la chute de l’URSS. Car bien que ce qui subsiste de la mer d’Aral soit partagé entre l’Ouzbékistan et le Kazakhstan, les cours d’eau qui l’alimentent jalonnent tous les pays d’Asie Centrale. Chaque pays essaie pourtant de s’accaparer les ressources en eau. Et, sur le terrain, même lorsque nous arrivons a soulever le tabou pesant sur la question, c’est sur les pays voisins que la faute est rejetée. Un seule solution, individuelle, s’esquisse: le Kazakhstan, au prix d’un barrage et digues controversés, tente de remettre a flot une version tronquée de ce qui fut jadis la mer d’Aral. En Ouzbekistan, nous n’observons que de dérisoires campagnes d’affichage pour les économies d’eau, tandis que le pays reste le 2eme producteur mondial de coton.La question du traitement des déchets nous interpelle a Bishkek. Les ordures, qui s’amoncellent dans la ville, sont un vrai problème pour les habitants. Par manque d’infrastructures, les déchets sont brûlés en continu dans les décharges par de lents feus, dont les fumées toxiques se rependent dans la ville. Le recyclage est quand a lui inexistant, faute d’usines appropriées. Actuellement, l’unique possibilité de retraitement est l’envoi des déchets en Chine par camion, solution peu rentable et peu viable. Cette non-gestion polluante des détritus est d’autant plus intrigante au Kyrghyzstan, pays de montagnes et de nature verdoyante, aux racines nomades. Les deux personnes que nous interrogeons a Bishkek a ce sujet nous donnent quelques clés de compréhension: ces peuples, vivant traditionnellement des produits de la nature, ont l’habitude ancestrale de rendre leurs déchets a la nature. L’introduction de plastiques, avec son cortège de surremballages et d’objets a usage unique n’a été ni expliquée ni comprise. Ces objets continuent donc a être rejetés a la nature, sans que soit posée la question de leur dégradation.

L’absence totale d’appropriation de ces sujets environnementaux par la société civile (pourtant première concernée) en Asie Centrale nous a particulièrement frappé. En effet, tout changement des comportements, toute prise de conscience est freinée par une grande inertie héritée de l’époque soviétique. La centralisation et la planification forcée ont écrasé toute forme d’initiative populaire, et semblent avoir profondément marque les mentalités. Aujourd’hui, les dictatures, ou pouvoirs forts, et la corruption des hautes sphères ne font que conforter ce statut-quo. Les habitants vivent donc avec pessimisme et résignation ces entailles faites dans leur mode de vie. Faute de pouvoir agir, de pouvoir penser, de pouvoir s’organiser, ils attendent souvent sans illusion que de légers ajustements viennent d’en haut…